Je suis né dans une famille de cinq enfants. En l’an 3734, par un heureux hasard de printemps, mes yeux se sont ouverts sur le monde. Je fus
assez chanceux et à l’inverse de la grande majorité des hommes de ce siècle, mon enfance s’écoula comme une romance, une mélodie. Nous vivions en bordure du grand fleuve, dans une campagne
luxuriante, une partie du monde que le temps lui-même paraissait avoir oublié. Parmi mes frères et sœurs j’allais et venais au milieu des jeux que nous organisions
ensemble.
Sur la rive du fleuve, nous courions, rivalisant de vitesse avec les pirogues de pêcheurs qui descendaient jusqu’à l’embouchure, et lorsque l’océan arrêtait notre élan, nous nous
laissions tomber sur la grève, épuisés mais heureux. Puis, toujours portés par cette euphorie nous revenions sur nos pas et retrouvions le cercle de notre vie, l’univers si familier du hameau.
Notre maison campait au sommet d’une colline et par la fenêtre de ma chambre, les jours de beau temps, nous pouvions contempler la courbe sinueuse de l’océan. Parfois, je restais de longues
heures, admiratif devant cette étendue, cette immensité qui insufflait qu’au-delà de mon champ de vision, se trouvait une multitude de mondes inconnus. Parfois, lorsque mes frères et sœurs,
complices, s’associaient à cette aspiration du silence, le bruit d’ordinaire si habituel semblait se dissoudre. La fenêtre s’ouvrait devant moi et je sentais qu’à travers elle, la nature et la
vie m’appelaient. Alors, répondant à cette aspiration, je me laissais glisser à l’extérieur et je filais au loin à toute vitesse. Rien n’aurait pu m’arrêter, et ainsi que l’exprimait mon père
avec humour : « On ne retient pas le vent ! »
Alors, j’allais jusqu’au plus profond de la campagne, je parcourais les vallées et les coteaux, heureux de me sentir libre et bien vivant,
heureux de ressentir cette vitalité qui s’animait dans chacune de mes fibres. Cette vie s’exprimait en tous sens, que ce soit au plus haut des arbres qui pliaient sous le vent ou même près des
ruisseaux, dont le murmure incessant n’était ponctué que par le chant de cette nature toujours animée. Durant des heures celle-ci me captivait et me transmettait l’énergie qui la parcourait et
lorsque je rentrai le soir, je me sentais rempli et débordant de joie.
Au sein de ma famille, entouré comme un prince, je sentais un amour fuser de toute part. Ma mère, dont les bras paraissaient vouloir embrasser le
monde, restait toujours présente à nos cotés et même dans les instants où nous avions désobéi, je ne l’ai jamais vu se détourner. Quant à mon père, instituteur de son état et grand instigateur
des idées d’avant-garde, il posait sur nous son regard protecteur et bienveillant. Il considérait que les aspirations profondes des jeunes gens devaient constituer le point d’orgue dans le choix
de leur orientation. « Ainsi, disait-il, nous ne créons pas de rupture en eux et le flot de la conscience peut s’exprimer à partir de leur réalité la plus intime. »
Face à un tel charisme et une aussi forte intégrité, j’étais plus qu’admirateur et c’est avec beaucoup de bonheur que je me conformais à chacune
de ses demandes, aussi minime pouvait-elle paraître.
Lors de ma quatorzième année, il me prit en aparté et sous le ton monocorde qu’il adoptait en permanence, il m’annonça :
— Damien, je ne suis pas sans connaître les désirs de ton coeur, je vois bien de quelle façon tu tournes dans la vie, toujours à la recherche de
ce qui dépasse les apparences…
Durant quelques instants il interrompit son monologue et m’observa ; puis, de son visage dont la blancheur contrastait avec l’éclat de ses
yeux, s’éleva la suite de ses mots que j’attendais avec impatience :
— J’ai parlé avec le grand « Chancelant », dès demain tu rentreras dans l’école d’alchimie !
C’était une déclaration sans appel, je ne pouvais que m’y conformer mais cela ne constituait pas un poids pour moi ; et tandis que par un
signe de tête je marquai mon approbation, je vis mon père esquisser un sourire que je n’oublierai sans doute jamais.
Cette école, ouverte selon les dires sur des vérités oubliées, m’apparaissait comme un véritable mythe et ce fut avec une grande appréhension que
j’en franchis le seuil. Mais une fois à l’intérieur, lorsque j’eus perçu la simplicité de mes professeurs, je repris confiance et un nœud se dénoua au fond de ma poitrine. Ainsi, dès mon plus
jeune âge je pénétrais dans le secret des grands hommes et sous leur regard approbateur, j’étudiais les rouages qui font tourner l’univers. Au fil des années qui s’écoulèrent tout ce qui restait
caché au commun se montra à mes yeux ébahis. Je progressais à une vitesse qui surprenait mes enseignants eux-mêmes ; mais d’une certaine façon... je peux bien l'avouer, je n’avais pas
l’impression d’apprendre quoi que ce soit mais uniquement de redécouvrir ce que je connaissais déjà ; comme la révélation d’une mélodie qui n’avait jamais cessé au fond de moi mais que, pour
des raisons obscures, je n’entendais plus. Ceci me surprit au plus haut point et avec le temps et la maturation qu’apportèrent ces enseignements, je quittai les sentiers battus… dans le silence
le plus absolu et à l’insu de tous…
Ce qu’il en ressortait pourrait s’exprimer en quelques mots : Je compris que le fondement de la grande alchimie se trouvait, non pas dans
les écrits dont on m’abreuvait, mais au fond de notre être, sur le plan le plus intime de notre esprit. Je perçus que ces connaissances externes que l’on me transmettait n’étaient que le reflet
d’une réalité plus fondamentale, d’une source qui coule au fond de soi. Mais surtout, je supputais que ce plan externe, ce que l’on apprend, n’avait de valeur que pour révéler cette dimension
intérieure… Et le plus étonnant en cela, c’était que mes guides eux-mêmes, ignorants l’esprit de ce qu’ils enseignaient se complaisaient dans la lettre, dans son expression… C’était du moins ce
que je croyais à l’époque, j’appris beaucoup plus tard que je me trompais à ce sujet…
Lors de ma vingtième année, ma formation s’acheva et c’est en grande pompe et avec tous les honneurs que je reçus l’insigne des alchimistes. Avec
elle, je devais partir dès le lendemain et courir le monde pendant cinq ans, période durant laquelle je ne devais pas séjourner plus d’un mois dans le même village. Il me fallait mettre ma
science au service des hommes ; l’éprouver dans le feu, ainsi que l’exprimait la formule consacrée.
Ce jour fatidique, comme le veut la coutume, tous les regards se détournèrent de moi et aucun de mes amis ne me souhaita bonne chance ;
alors que le jour précédent, j’avais été glorifié de toutes les manières possibles, aujourd’hui il ne restait plus que cette apparente indifférence ; je savais bien c’était leur façon de me
dire : « Pars !… ta place n’est plus parmi nous maintenant !... ouvre-toi à la vie ! déploie l’enseignement de la grande alchimie sur une autre terre ! va vers un
ailleurs !... » Mais ma sensibilité en fut néanmoins touchée.
À peine le jour fut-il levé que je partis sur les chemins, avec mon aspiration et ma confiance en la vie pour seul bagage. La route ne
m’effrayait pas, convaincu que j’étais de toujours trouver nourriture et asile tout le long de mon parcours. Mais ce que je laissais derrière moi recelait tant de richesse que je ne pouvais être
sûr de retrouver un jour un tel trésor.
Le soir même, alors que j’atteignais un village dont je ne connaissais que la réputation, je frappai à l’entrée d’une humble demeure. Une voix de
femme me répondit :
— Entrez !
Suivant cette invitation concise, je poussai la porte et fis un pas en avant. À l’intérieur, une cheminée animait quelques flammes et près de
l’âtre, un vieillard sommeillant dans un fauteuil à bascule se balançait doucement. Une porte s’ouvrit et une vieille dame apparut ; elle me regarda avec gentillesse et me demanda ce que je
voulais. Je lui répondis que je cherchais un hébergement pour la nuit.
Elle me proposa une pièce sous les combles et avec soulagement, j’y déposai mes affaires et toute la fatigue de la journée. En compagnie de mes
hôtes, la soirée s’écoula paisiblement et lorsque je rejoignis ma chambre, je ne pus trouver le sommeil. Alors, par le vasistas, durant de longues heures j’observais la nuit. Dans ses
scintillements, la lune montrait des arceaux d’or et de diamant, et dans l’ombre s’animaient des mouvements quasi-imperceptibles. Dans cette contemplation, je ressentais comme une toile de fond
le cœur de ma famille toujours présent dans le mien, comme si d’une certaine façon, malgré la distance et la séparation, nous étions toujours réunis.
Pourtant, le lendemain, face à la quête qui s’ouvrait sur cette nouvelle vie, je m’interrogeai et une souffrance profonde m’oppressa. J’entrepris
de visiter ce village qui venait de m’accueillir mais ce ne fut à chaque instant que ma propre peine que je voyais et les objets ou les êtres devant moi me laissaient comme aveugle. Je le vécus
comme un grand vide car aucune destination ne m’était donnée, aucun objectif si ce n’était celui, utopique, incertain et flou de trouver le bonheur.
« On ne peut revenir sur ce qui a été, c’est vers l’avant qu’il faut se diriger ! » Et face à cette angoisse sourde, où
s’imprimait le regret d’un éden perdu, que je devais aller chercher une lumière quelque part.
Mon errance me conduisit jusqu’à la porte de ce village et sans regret, je laissai derrière moi ce lieu qui resterait pour toujours anonyme. De
nouveau seul, parcourant les immenses routes, sous un soleil de plomb ou sous la pluie battante, j’avançai vers un avenir inconnu. Progressivement, la monotonie de mes pas touchant le sol et ce
vide dans mon existence laissèrent apparaître un nouvel éclairage en moi : Je pris conscience qu’il ne s’agissait pas de trouver un lieu particulier, mais que ce bonheur tant convoité
dépendait de ma qualité « d’être ». Ferme dans cette conviction, je résolus qu’au prochain village je m’intéresserai à la vie des hommes et je ferai don de ce que je suis.
Je pus m’intégrer et dans les mois qui suivirent, je découvris de nouveaux paysages tissés par la relation avec les hommes et les femmes que je
rencontrais ; que ce soit sur la route ou dans les villages où je m’arrêtais pour un temps, je ne manquais jamais d’échanger quelques mots amicaux ou de venir en aide si besoin était. Ces
contacts nourrirent mon cœur et me firent redécouvrir ce que j’avais perdu depuis mon départ du hameau. Á travers cet équilibre retrouvé, les choses m’apparurent plus claires : je compris
que je traversais alors le plan émotionnel, celui qui lie dans une dépendance à l’idée d’appartenance à une famille ou à un groupe. En réalité, j’étais encore à l’école, mais cette école-là se
traduisait à l’échelle de la vie ; elle était le monde, elle était cette intelligence qui prend soin et gère toute chose… Intuitivement, je perçus que c’était entre ses mains, que dans leur
grand amour, mes professeurs et mon père m’avaient remis.
Progressivement, je me suis intégré à ce monde qui m’entourait et à la fin de la troisième année qui suivit mon départ, je découvris une grande
cité où je pus enfin déposer mon bagage et abandonner mon errance. Consciemment et sans aucun remord, je dérogeais à la contrainte qui liait les jeunes alchimistes : ils ne devaient pas
adopter de vie sédentaire durant les cinq premières années suivant l’initiation. En ce sens, je fis acte de désobéissance et ainsi, j’arrachai ma liberté ; je prenais ce qui me revenait de
droit et le cœur rempli de reconnaissance pour tous ceux qui m’avaient guidé jusqu’à cette porte de liberté, je sentais leur amour revenir vers moi dans une fusion où se dissolvait
l’identification…
Plus de lien, plus de dépendance, que de l’amour !
Sans obstacle, sans retenue, la grande alchimie pouvait alors s’exprimer et se manifester… J’avais retrouvé « ma maison », elle n’était
rien d’autre que le monde lui-même !