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Mardi 9 octobre 2007 2 09 /10 /2007 22:08

 

Je remercie pour son accueil la communauté "Papier libre"...
Une première nouvelle...

Martin contemplait le quai balayé par le vent du nord… Comme une pluie fine, la brume naissante de ce matin d’Octobre vint recouvrir les formes présentes devant lui et chacune de ses fibres fut touchée par cette décroissance de clarté. Il n’attendait plus rien ! car le navire qui devait l’emporter au loin s’éloignait déjà, disparaissait dans cet horizon si proche. Il laissait dans son sillage, ultime souvenir, un panache de fumée qui se mêlait au brouillard.

Depuis le début de la soirée, immobile sur ce quai désert, il avait attendu avec cet espoir de partir sur les flots et de découvrir des rivages merveilleux, loin de cette vie morne qui était la sienne… Pourtant la lune elle-même semblait hésiter à se refléter sur les eaux sales du port, comme si celles-ci, indignes de la présence de son image, ne méritaient pas un tel honneur. Cela aurait dû suffire à le prévenir et l’inciter à écourter son attente, mais pourtant il ne bougea pas… Et lorsque la pénombre fut totale et que s’illuminèrent des myriades de projecteurs, ils lui apparurent comme la promesse du bonheur et de la clarté. Mais sans doute avait-il oublié… Même lorsqu’elle est éclairée, la nuit reste la nuit !…

Pourtant, depuis fort longtemps déjà, il avait espéré cet instant où il pourrait s’en aller, s’ouvrir à d’autres horizons. Mais lorsqu’à minuit, il avait vu surgir cette masse grise sans âme, fendant les eaux noires du port, il n’avait pas osé faire ce pas en avant qui aurait pu, du moins le croyait-il, transformer sa vie. Il avança sur ce quai désert, comme pour se rassurer quant à la réalité de sa présence en ce lieu… « Un jour, je saurai, se dit-il, un jour je partirai !… »

Il abandonna cet espoir perdu puis revint sur ses pas. La tristesse envahissait son cœur… Le jour s’était levé mais pourtant, à travers la persistance de cette brume, la pénombre paraissait vouloir se poursuivre indéfiniment. Elle voilait la clarté du soleil et ce n’est que lorsque celui-ci s’éleva un peu plus haut qu’il parvint à percer ; enfin, il venait toucher son regard, mais ce halo lumineux, si loin et si faible, ne put transmettre ni chaleur ni clarté. Tout au plus n’était-il, lui aussi, que la promesse d’un espoir inaccessible.

Martin rejoignit son logement, quatre modestes murs qu’il occupait avec sa compagne. Il ne l’avait pas prévenue de son départ imminent et celle-ci, habituée à son étrange comportement ne s’était nullement inquiétée de son absence durant la nuit. Depuis longtemps déjà, ils ne partageaient plus rien, hormis le toit qui les abritait et les habitudes qui rythmaient le quotidien. La vie paraissait éteinte pour toujours… Mais là où se trouve la nuit, la présence de la lumière est inéluctable, car elles n’existent pas l’une sans l’autre tout comme une pièce de monnaie dont le coté pile implique inévitablement un coté face. Mais tout cela lui échappait et son regard restait absent… Est-il souffrance plus profonde que celle où l’on en vient à espérer l’espoir lui-même ?

Mais dans son cœur naquit un appel imperceptible, une aspiration qui s’élevait comme une prière au-delà même de l’agitation de ses gestes pour atteindre ceci ou cela. Dans les profondeurs de son être une impulsion s’animait et la vie s’apprêtait à y répondre. Au-delà des rives inconnues allait se montrer une dimension dont il n’avait même pas idée, la vie allait le rappeler…

Lorsqu’il entra chez lui, sa femme Myriam l’appela :

« Martin… »

Surpris, il tendit l’oreille… Ce n’était pas tant qu’elle prononça son nom qui soit surprenant… mais le ton de sa voix portait une chaleur inaccoutumée, une chaleur qu’il n’avait plus connue depuis déjà bien longtemps et qui lui apparut comme le retour d’un éden. Il s’approcha d’elle, l’observa quelques instants et son regard, dans une expression informulée, semblait dire :

« Martin, nous allons de nouveau unir nos mains, unir nos cœurs dans une aspiration commune… »

La lumière avait-elle surgi en elle ? C’était bien possible ! Tout comme il était possible que la cause fut en Martin lui-même…

À cet instant précis, dans un éclair de lucidité où soudain le voile se déchira, il se souvint qu’elle l’avait souvent appelé puis regardé ainsi… Mais chaque fois il était resté comme sourd et aveugle, la profondeur de la détresse ancrée en lui, accrochée comme une pieuvre, lui cachait toutes les lueurs qui se montraient. Cette clarté qui émanait d’elle le dérangeait, elle remuait le schéma de ses habitudes, de son carcan et celui-ci se défendait.

Mais aujourd’hui, transformé sous la pression de cette épreuve qui l’avait mis à genoux et où l’espoir de ce départ vers l’inconnu avait disparu, il n’était plus le même. L’intensité de son tourment avait fait table rase de l’attachement à cette tour intérieure qu’il défendait. Maintenant une nouvelle vision pouvait naître, quelque chose de pur et de beau… Ses yeux venaient de s’ouvrir !… Ce qu’il avait cherché au loin, ce qu’il avait tant espéré se trouvait là !… Dans le regard de Myriam !…  

Tendrement il prit sa main, la danse dans le présent allait pouvoir commencer. Ses yeux rivés dans les siens, il la vit si fragile, si tendre et si accessible que son cœur en fut chaviré… Comment avait-il pu être aussi aveugle ? 

Combien d’Edens inaccessibles ainsi projetés dans un devenir nous cachent la richesse du moment présent ?      

 

Par Jean-Yves - Publié dans : Nouvelles - Communauté : papierlibre
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Dimanche 14 octobre 2007 7 14 /10 /2007 23:08

La campagne chantait… Entre les pierres et les rochers, la rivière coulait une eau calme et son murmure, tel une onde apaisante, s’élevait dans les airs. Sur ses rives, les saules et les bouleaux s’agitaient sous le vent d’automne et leur miroitement, fluctuant dans l’eau, suggérait une existence animée. Dans le fond, au-delà même des reflets, tressaillait la vie…

Fébrile, Pierre ramena le gardon qui venait de mordre à son hameçon. Depuis plusieurs heures déjà, assis sur le bord de la rive, il attendait que l’un d’entre eux se décide ; mais sans toutefois réellement l’espérer, car lorsque le poisson se débattait au bout de sa ligne, il avait l’impression de souffrir avec lui… Il avait pourtant été initié à la pêche dans sa plus tendre enfance et l’avait toujours pratiquée avec plaisir mais depuis quelques temps, sous le coup d’un éclair de lucidité, il ne pouvait plus ! Il lançait par habitude tout en souhaitant ne rien prendre…

Avec dépit, il décrocha le gardon qui s’agitait, le déposa dans son panier et renonça à poursuivre cette activité. Il ne parvenait plus à lutter contre cette douleur qui se manifestait au fond de lui à chaque fois qu’un poisson, pris au piège, se débattait pour survivre… Pour échapper à son tourment, il leva la tête et contempla le mouvement des branches dans le vent et bien au-delà, les nuages qui modelaient des formes sans arrêt renouvelées. Comme tous les enfants de dix ans, découvrir ainsi les merveilles qui se déployaient sous son regard était un enchantement sans fin et ce qui, dans une vision adulte apparaissait comme une banalité, prenait pour lui une dimension unique…

Il s’allongea sur l’herbe fraîche et s’endormit dans la contemplation de ce spectacle aérien… Il rêvait… 

Plus haut, beaucoup plus haut, le soleil reluisait, il criait la lumière de cette campagne, une clarté si vive qu’elle semblait vouloir pénétrer tous les êtres. Plus haut encore, se campaient le hameau et la maison de ses jeux d’enfant, là où vivait le cœur d'une mère.

Il rêva que dans un mouvement brusque, il ramassait ses affaires puis courait vers ce havre de paix, ce lieu protecteur…

À peine eut-il disparu du bord de la rive que descendirent sur les eaux nombre d’embarcations légères qui, dans son rêve, paraissaient se mouvoir sans l’effort des hommes à leurs bords. Pour eux l’inaction semblait de mise et l’écoulement de l’eau, dans son flot permanent, paraissait issu de la même énergie que leurs mouvements. Les frêles esquifs accostèrent là où Pierre se trouvait quelques secondes auparavant, et une dizaine de personnes vêtues de blancs descendit sur la rive. Leurs vêtements légers flottaient dans le vent et leurs pas paraissaient à peine frôler le sol. Ils échangèrent quelques rires puis leurs voix résonnèrent comme une musique...

Ensemble, ils montèrent vers le hameau… Avec leur venue, la lumière elle-même s’anima sur la contrée et lorsque les habitants les virent s’approcher, ils se regroupèrent sur le bord du chemin comme pour mieux se protéger les uns les autres de ces gens qui semblaient venir de nulle part…

Parmi les villageois, comme émergeant du groupe lui-même, surgit une petite tête blonde : c’était Pierre !

Lorsque ces étrangers l’aperçurent, leurs visages s’illuminèrent dans un sourire et le garçon, dans un éclair de lumière, sentit aussitôt la joie s’élever en lui…

De mémoire d’homme, aucun inconnu n’était jamais venu jusqu’ici et les habitants, tout en échangeant à voix basse quelques propos inaudibles, montraient des visages marqués par la surprise… Comme un seul homme, ces étrangers se déplaçaient et lorsque l’un d’entre eux demanda à parler au responsable du village, c’était tout le groupe lui-même qui parut s’exprimer... 

Personne ne répondit mais un vieil homme, qui au loin, observait la scène, s’approcha rapidement. Pierre reconnut son père et celui-ci, avec le plus grand respect, s’adressa aux hommes en blanc :
 
— Soyez les bienvenus parmi nous, leur dit-il, si vous voulez bien me suivre jusqu’à mon humble demeure…

Et c’est dans un étonnement mêlé de suspicion que les villageois observèrent le vieil homme qui s’éloignait avec à sa suite la cohorte des étrangers. Mais lorsqu’un peu plus tard, ils virent que Pierre repartait seul avec eux, leur appréhension s’accrut encore davantage. Ils ne comprenaient pas.

Sans aucune crainte le jeune garçon suivit ces hommes et embarqua avec eux. Assis à l’avant, il contempla la proue qui fendait les eaux ; de temps à autre, émerveillé, il se retournait pour voir dans le sillage, le mouvement de chacun de ces hommes et la façon dont leurs bras fermes dirigeaient les esquifs… Ils remontaient les eaux en se plaçant à l’abri des rochers, dans les contre courants, puis dans un sursaut d’énergie pénétrait le flot et rejoignait aussitôt un autre courant contraire… Durant des jours et des jours, ainsi ils remontèrent les eaux ; ces hommes, d’une humeur toujours égale et au visage rayonnant, le conduisaient vers une destination inconnue. Les soirs, ils accostaient et autour d’un feu, mangeaient, buvaient et conversaient paisiblement.

Le temps s’écoula comme les eaux de la rivière et aucun poids, aucune inquiétude n’effleura le jeune garçon. Un jour vint où ils pénétrèrent sous le couvert d’une végétation très dense. Sur les rives, les arbres se montraient d’une telle vigueur que leur feuillage embrassait le cours d’eau comme s’ils voulaient à tout prix préserver et retenir cette source de prospérité. Pierre contempla cette exubérance de verdure, elle laissait deviner de gigantesques racines qui plongeaient profondément dans les entrailles de la terre…

Le regard penché, il observa la surface de l’eau mais ne vit que des reflets. Il réalisa que sur cette surface liquide, quelque soit l’angle de vision qu’il adoptait, c’était toujours le miroitement du feuillage qu’il percevait et que même s’il restait des heures à observer, il ne verrait jamais les racines des arbres. Sous l’influence de cette atmosphère apaisante qui l’enveloppait, sa vision s’approfondit... Intuitivement, il comprit que tous les objets qui se manifestaient sous le regard comme étant les formes de l’univers n’étaient probablement eux aussi que des reflets... Les racines du monde, quant à elles, ne pouvaient pas être perceptibles par un regard extérieur ; et que sans doute, seule une vision pénétrante où l’objet de la perception se résorbe dans celui qui regarde pouvait permettre de les appréhender… Sa conscience, sans réellement mettre des mots sur ce ressenti, se laissa emporter par cette observation puis, après quelques instants, il réalisa que ses guides venaient de faire demi-tour ; ils redescendaient le courant. Ils le ramenèrent chez lui, jusqu’à la maison de son père et lorsque celui-ci les vit arriver il demanda simplement :

 Lui avez-vous expliqué ? 

L’un des hommes répondit alors :

Puis, alors que déjà ces êtres venus de nulle part repartaient, le garçon leur demanda :

Mais qui êtes-vous donc ? 

Tout en s’éloignant, ils répliquèrent :

 Nous sommes les reflets de ta réalité intime ! 

Pierre s’éveilla, il reprit conscience du sol sous lequel son corps reposait, ouvrit doucement les yeux et observa le balancement des arbres dans le vent… Comme des reflets ils se dessinaient sur le ciel…

 Il n’était pas utile de lui donner un écho extérieur ! La réalité se révélait elle-même au fond de lui ! »

Par Jean-Yves - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /2007 17:43

 

Je suis né dans une famille de cinq enfants. En l’an 3734, par un heureux hasard de printemps, mes yeux se sont ouverts sur le monde. Je fus assez chanceux et à l’inverse de la grande majorité des hommes de ce siècle, mon enfance s’écoula comme une romance, une mélodie. Nous vivions en bordure du grand fleuve, dans une campagne luxuriante, une partie du monde que le temps lui-même paraissait avoir oublié. Parmi mes frères et sœurs j’allais et venais au milieu des jeux que nous organisions ensemble. 

Sur la rive du fleuve, nous courions, rivalisant de vitesse avec les pirogues de pêcheurs qui descendaient jusqu’à l’embouchure, et lorsque l’océan arrêtait notre élan, nous nous laissions tomber sur la grève, épuisés mais heureux. Puis, toujours portés par cette euphorie nous revenions sur nos pas et retrouvions le cercle de notre vie, l’univers si familier du hameau. Notre maison campait au sommet d’une colline et par la fenêtre de ma chambre, les jours de beau temps, nous pouvions contempler la courbe sinueuse de l’océan. Parfois, je restais de longues heures, admiratif devant cette étendue, cette immensité qui insufflait qu’au-delà de mon champ de vision, se trouvait une multitude de mondes inconnus. Parfois, lorsque mes frères et sœurs, complices, s’associaient à cette aspiration du silence, le bruit d’ordinaire si habituel semblait se dissoudre. La fenêtre s’ouvrait devant moi et je sentais qu’à travers elle, la nature et la vie m’appelaient. Alors, répondant à cette aspiration, je me laissais glisser à l’extérieur et je filais au loin à toute vitesse. Rien n’aurait pu m’arrêter, et ainsi que l’exprimait mon père avec humour : « On ne retient pas le vent ! »

 

Alors, j’allais jusqu’au plus profond de la campagne, je parcourais les vallées et les coteaux, heureux de me sentir libre et bien vivant, heureux de ressentir cette vitalité qui s’animait dans chacune de mes fibres. Cette vie s’exprimait en tous sens, que ce soit au plus haut des arbres qui pliaient sous le vent ou même près des ruisseaux, dont le murmure incessant n’était ponctué que par le chant de cette nature toujours animée. Durant des heures celle-ci me captivait et me transmettait l’énergie qui la parcourait et lorsque je rentrai le soir, je me sentais rempli et débordant de joie. 

 

Au sein de ma famille, entouré comme un prince, je sentais un amour fuser de toute part. Ma mère, dont les bras paraissaient vouloir embrasser le monde, restait toujours présente à nos cotés et même dans les instants où nous avions désobéi, je ne l’ai jamais vu se détourner. Quant à mon père, instituteur de son état et grand instigateur des idées d’avant-garde, il posait sur nous son regard protecteur et bienveillant. Il considérait que les aspirations profondes des jeunes gens devaient constituer le point d’orgue dans le choix de leur orientation. « Ainsi, disait-il, nous ne créons pas de rupture en eux et le flot de la conscience peut s’exprimer à partir de leur réalité la plus intime. »

 

Face à un tel charisme et une aussi forte intégrité, j’étais plus qu’admirateur et c’est avec beaucoup de bonheur que je me conformais à chacune de ses demandes, aussi minime pouvait-elle paraître.

Lors de ma quatorzième année, il me prit en aparté et sous le ton monocorde qu’il adoptait en permanence, il m’annonça :

— Damien, je ne suis pas sans connaître les désirs de ton coeur, je vois bien de quelle façon tu tournes dans la vie, toujours à la recherche de ce qui dépasse les apparences…

Durant quelques instants il interrompit son monologue et m’observa ; puis, de son visage dont la blancheur contrastait avec l’éclat de ses yeux, s’éleva la suite de ses mots que j’attendais avec impatience :

— J’ai parlé avec le grand « Chancelant », dès demain tu rentreras dans l’école d’alchimie !

C’était une déclaration sans appel, je ne pouvais que m’y conformer mais cela ne constituait pas un poids pour moi ; et tandis que par un signe de tête je marquai mon approbation, je vis mon père esquisser un sourire que je n’oublierai sans doute jamais.

Cette école, ouverte selon les dires sur des vérités oubliées, m’apparaissait comme un véritable mythe et ce fut avec une grande appréhension que j’en franchis le seuil. Mais une fois à l’intérieur, lorsque j’eus perçu la simplicité de mes professeurs, je repris confiance et un nœud se dénoua au fond de ma poitrine. Ainsi, dès mon plus jeune âge je pénétrais dans le secret des grands hommes et sous leur regard approbateur, j’étudiais les rouages qui font tourner l’univers. Au fil des années qui s’écoulèrent tout ce qui restait caché au commun se montra à mes yeux ébahis. Je progressais à une vitesse qui surprenait mes enseignants eux-mêmes ; mais d’une certaine façon... je peux bien l'avouer, je n’avais pas l’impression d’apprendre quoi que ce soit mais uniquement de redécouvrir ce que je connaissais déjà ; comme la révélation d’une mélodie qui n’avait jamais cessé au fond de moi mais que, pour des raisons obscures, je n’entendais plus. Ceci me surprit au plus haut point et avec le temps et la maturation qu’apportèrent ces enseignements, je quittai les sentiers battus… dans le silence le plus absolu et à l’insu de tous…

Ce qu’il en ressortait pourrait s’exprimer en quelques mots : Je compris que le fondement de la grande alchimie se trouvait, non pas dans les écrits dont on m’abreuvait, mais au fond de notre être, sur le plan le plus intime de notre esprit. Je perçus que ces connaissances externes que l’on me transmettait n’étaient que le reflet d’une réalité plus fondamentale, d’une source qui coule au fond de soi. Mais surtout, je supputais que ce plan externe, ce que l’on apprend, n’avait de valeur que pour révéler cette dimension intérieure… Et le plus étonnant en cela, c’était que mes guides eux-mêmes, ignorants l’esprit de ce qu’ils enseignaient se complaisaient dans la lettre, dans son expression… C’était du moins ce que je croyais à l’époque, j’appris beaucoup plus tard que je me trompais à ce sujet…

Lors de ma vingtième année, ma formation s’acheva et c’est en grande pompe et avec tous les honneurs que je reçus l’insigne des alchimistes. Avec elle, je devais partir dès le lendemain et courir le monde pendant cinq ans, période durant laquelle je ne devais pas séjourner plus d’un mois dans le même village. Il me fallait mettre ma science au service des hommes ; l’éprouver dans le feu, ainsi que l’exprimait la formule consacrée.

Ce jour fatidique, comme le veut la coutume, tous les regards se détournèrent de moi et aucun de mes amis ne me souhaita bonne chance ; alors que le jour précédent, j’avais été glorifié de toutes les manières possibles, aujourd’hui il ne restait plus que cette apparente indifférence ; je savais bien c’était leur façon de me dire : « Pars !… ta place n’est plus parmi nous maintenant !... ouvre-toi à la vie ! déploie l’enseignement de la grande alchimie sur une autre terre ! va vers un ailleurs !... » Mais ma sensibilité en fut néanmoins touchée. 

 

À peine le jour fut-il levé que je partis sur les chemins, avec mon aspiration et ma confiance en la vie pour seul bagage. La route ne m’effrayait pas, convaincu que j’étais de toujours trouver nourriture et asile tout le long de mon parcours. Mais ce que je laissais derrière moi recelait tant de richesse que je ne pouvais être sûr de retrouver un jour un tel trésor.

Le soir même, alors que j’atteignais un village dont je ne connaissais que la réputation, je frappai à l’entrée d’une humble demeure. Une voix de femme me répondit :

— Entrez !

Suivant cette invitation concise, je poussai la porte et fis un pas en avant. À l’intérieur, une cheminée animait quelques flammes et près de l’âtre, un vieillard sommeillant dans un fauteuil à bascule se balançait doucement. Une porte s’ouvrit et une vieille dame apparut ; elle me regarda avec gentillesse et me demanda ce que je voulais. Je lui répondis que je cherchais un hébergement pour la nuit.

Elle me proposa une pièce sous les combles et avec soulagement, j’y déposai mes affaires et toute la fatigue de la journée. En compagnie de mes hôtes, la soirée s’écoula paisiblement et lorsque je rejoignis ma chambre, je ne pus trouver le sommeil. Alors, par le vasistas, durant de longues heures j’observais la nuit. Dans ses scintillements, la lune montrait des arceaux d’or et de diamant, et dans l’ombre s’animaient des mouvements quasi-imperceptibles. Dans cette contemplation, je ressentais comme une toile de fond le cœur de ma famille toujours présent dans le mien, comme si d’une certaine façon, malgré la distance et la séparation, nous étions toujours réunis.

Pourtant, le lendemain, face à la quête qui s’ouvrait sur cette nouvelle vie, je m’interrogeai et une souffrance profonde m’oppressa. J’entrepris de visiter ce village qui venait de m’accueillir mais ce ne fut à chaque instant que ma propre peine que je voyais et les objets ou les êtres devant moi me laissaient comme aveugle. Je le vécus comme un grand vide car aucune destination ne m’était donnée, aucun objectif si ce n’était celui, utopique, incertain et flou de trouver le bonheur.

« On ne peut revenir sur ce qui a été, c’est vers l’avant qu’il faut se diriger ! » Et face à cette angoisse sourde, où s’imprimait le regret d’un éden perdu, que je devais aller chercher une lumière quelque part.

Mon errance me conduisit jusqu’à la porte de ce village et sans regret, je laissai derrière moi ce lieu qui resterait pour toujours anonyme. De nouveau seul, parcourant les immenses routes, sous un soleil de plomb ou sous la pluie battante, j’avançai vers un avenir inconnu. Progressivement, la monotonie de mes pas touchant le sol et ce vide dans mon existence laissèrent apparaître un nouvel éclairage en moi : Je pris conscience qu’il ne s’agissait pas de trouver un lieu particulier, mais que ce bonheur tant convoité dépendait de ma qualité « d’être ». Ferme dans cette conviction, je résolus qu’au prochain village je m’intéresserai à la vie des hommes et je ferai don de ce que je suis.

Je pus m’intégrer et dans les mois qui suivirent, je découvris de nouveaux paysages tissés par la relation avec les hommes et les femmes que je rencontrais ; que ce soit sur la route ou dans les villages où je m’arrêtais pour un temps, je ne manquais jamais d’échanger quelques mots amicaux ou de venir en aide si besoin était. Ces contacts nourrirent mon cœur et me firent redécouvrir ce que j’avais perdu depuis mon départ du hameau. Á travers cet équilibre retrouvé, les choses m’apparurent plus claires : je compris que je traversais alors le plan émotionnel, celui qui lie dans une dépendance à l’idée d’appartenance à une famille ou à un groupe. En réalité, j’étais encore à l’école, mais cette école-là se traduisait à l’échelle de la vie ; elle était le monde, elle était cette intelligence qui prend soin et gère toute chose… Intuitivement, je perçus que c’était entre ses mains, que dans leur grand amour, mes professeurs et mon père m’avaient remis.

Progressivement, je me suis intégré à ce monde qui m’entourait et à la fin de la troisième année qui suivit mon départ, je découvris une grande cité où je pus enfin déposer mon bagage et abandonner mon errance. Consciemment et sans aucun remord, je dérogeais à la contrainte qui liait les jeunes alchimistes : ils ne devaient pas adopter de vie sédentaire durant les cinq premières années suivant l’initiation. En ce sens, je fis acte de désobéissance et ainsi, j’arrachai ma liberté ; je prenais ce qui me revenait de droit et le cœur rempli de reconnaissance pour tous ceux qui m’avaient guidé jusqu’à cette porte de liberté, je sentais leur amour revenir vers moi dans une fusion où se dissolvait l’identification… 

 

Plus de lien, plus de dépendance, que de l’amour !

Sans obstacle, sans retenue, la grande alchimie pouvait alors s’exprimer et se manifester… J’avais retrouvé « ma maison », elle n’était rien d’autre que le monde lui-même !

Par Jean-Yves - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Ecrire
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Vendredi 16 novembre 2007 5 16 /11 /2007 17:13

Le monde s’enfonçait dans le tourment. Les hommes, captivés par les plaisirs, sillonnaient les villes en tout sens ; elles étaient leurs nids, leur raison de vivre. La campagne laissait pourtant un vague souvenir dans leurs esprits, comme la nostalgie d’une époque révolue où chacun vivait au rythme des saisons.

 

Amanda se souvenait. En son temps, elle fut l’une des principales instigatrices de ce qu’on appela plus tard : « La Grande Révolution », ce mouvement qui permit à la planète d’échapper à la destruction totale. Á cette époque-là, le temps fuyait et les hommes désespéraient de voir leurs problèmes personnels résolus, ils étaient comme les enfants qui courent après des jouets quand la maison brûle.

 

Installée dans son fauteuil, la tête dans les nuages, elle revoyait se dérouler cette époque. Combien de jours, combien de nuits s’étaient succédés avec cette peur au ventre, avec cette impossibilité d’une issue, d’une mince perceptive. Tout semblait irrémédiablement perdu. Amanda ouvrit lentement les yeux, les murs de sa chambre ne l’enfermaient plus depuis longtemps déjà ; elle avait appris !

 

Marion, son arrière petite fille, lui rendait très souvent visite. Curieuse de ce passé glorieux et honteux à la fois, elle demandait fréquemment à son arrière grand-mère de lui donner les expressions de cette époque, de lui susurrer à l’oreille ce que d’autres auraient voulu oublier. Mais la vieille femme épuisée ne sentait plus la force de prononcer ces mots-là. Ses mains s’atrophiaient et sa bouche perdait jour après jour le contact avec le monde. Marion observa son aïeule ; celle-ci, le visage penché sur le coté parvenait difficilement à soutenir sa tête : 104 ans, ce n’était pas rien ! Elle s’écarta et la laissa à ses pensées, à son repos, à ce monde passé. Elle connaissait parfaitement tous les événements qui s’étaient succédés durant cette période trouble, mais elle aimait bien entendre de vive voix les témoignages vécus…

 

Le vent soufflait alors d’une façon imprévisible, il ramenait les relents des "pestilentiels" vers les régions encore vivables et les hommes, angoissés par la peur de mourir, prenaient d’assaut les derniers fiefs de vie.

 

Que n’eut-il fallu pour arrêter ce train en marche ? Personne ne savait ! Face au désespoir, l’agitation devint si intense que la loi de la jungle refit surface ; ce n’était pas qu’elle avait disparu, mais plutôt que le vernis de la civilisation et des bonnes manières avait su la camoufler. Des combats éclatèrent partout, des groupes de mercenaires se formèrent sur toute la planète et envahirent les lieux encore habitables. Marion se souvenait bien de toutes ces histoires qui avaient abreuvé son enfance ; elle s’intéressait à ce siècle passé, pourtant, tous ces récits funestes lui laissaient un goût âpre dans la bouche, une blessure dans le cœur.

 

Elle sortit dans le jardin, et sous le ciel bleu où s’éparpillaient quelques nuages insignifiants, elle remercia ce monde qui s’ouvrait devant elle. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde qui passait, véritable don de l’existence, lui apparaissait comme le bien le plus précieux. Á cet instant, elle perçut le parfum des fleurs qui s’élevait délicatement comme dans une marque de gratitude, comme un écho en réponse à la bienveillance de son attention. L’onde légère du vent l’effleura sans bruit et la pensée que le nouveau monde était déjà en marche lui procura une joie profonde ; la vie ressurgissait dans les déserts d’insalubrité, la nouvelle était tombée depuis peu…

 

Il en avait fallu du temps, il en avait fallu des souffrances pour en arriver là !

 

Angor, son père, pénétra dans le jardin. Il arborait un costume bleu sombre, un habit qu’il ne portait plus depuis plusieurs années. Celui-ci soulignait la droiture de sa démarche qui se déployait sans fluctuation, sans hésitation. Marion leva la tête lorsqu’elle décela cette présence qui approchait. Son retour inattendu soulevait maintes questions et c’est avec un regard interrogatif qu’elle avança vers lui.

 

— Très heureux de te revoir ! lui dit-il en guise de préambule.

— Bonjour, répondit la jeune fille dans un sourire qui éclaira son visage.

Elle le prit dans ses bras durant quelques instants, puis, impatiente d’obtenir des nouvelles, elle s’enquit :

— Alors ? comment les choses évoluent-elles ? La vie continue-t-elle à gagner du terrain ? Pourrons-nous bientôt visiter sans danger l’ensemble des terres qui restent émergées ?

Angor fit une moue sceptique et répondit :

— Il faudra encore beaucoup de temps ! Tes enfants, peut-être, dans leur grand âge pourront se promener sans protection sur ces terres perdues.

La jeune fille laissa apparaître une grimace, puis un air résigné avant de reprendre gaiement :

— Viens, rentrons voir grand-mère, elle se fatigue de plus en plus vite mais son visage acquiert avec le temps une expression toujours plus sereine ; comme si le grand âge lui permettait de retrouver la paix.

Angor sourit devant l’enthousiasme de sa fille qui, face à l’usure du temps qui marquait le corps, voyait une réalité qui se situait bien au-delà des apparences. Il la suivit dans la maisonnée et la laissa s’approcher la première du fauteuil où reposait celle qui fut le témoin, mais surtout l’un des acteurs, de la renaissance du monde.

 

La vieille femme ouvrit les yeux et aussitôt un éclair de joie les traversa, elle venait de reconnaître l’un des ses enfants, l’un de ses chéris. Aucun mot ne put sortir de sa bouche mais une larme, subrepticement, coula sur sa joue.           

 

Par Jean-Yves - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Présentation

Spiri. Laïque

Vers une spiritualité laïque... 


Introduction...


Sommes-nous certains de savoir ce qu'est la réalité ???

Pourquoi notre attitude dans notre relation avec le monde est-elle vouée à l'échec ???

Premiers pas vers l'ouverture...

Qu'est-ce que la spiritualité ???


Une source en nous??? Qu'est-ce que c'est???


La source, fondement de l'action juste...


Rétablir le "lien" avec la source...


Actions et réactions (Karma)

Croire en Dieu ???

L'importance de l'authenticité...

Ne pas faire ce que nous ressentons être mal est essentiel 

La vérité peut-elle être blessante???

L'acceptation des désirs...


Ouverture intérieure et capacité à recevoir...


Réalisation spontanée des désirs... 


Entraide sur la voie...
  

L'autre qui nous gêne...


La voie intellectuelle...

 
Deuxième pas vers l'ouverture...

 
Pour la paix...


La vie spirituelle, c'est la vie elle-même...


La maya ou la grande illusion...


Influence mutuelle des individus...


Ouverture intérieure et notion d'effort en vue de l'éveil...


Les croyances...


Bonheur, soufrance et voie d'évolution...
 

Bonheur et souffrances...

Chagrins d'amour ???

La spiritualité à travers les arts...


Dépasser les névroses...
 


Voies spirituelles, une grande méprise...


 
L'éveil...


Les situations négatives...


Bonheur et lucidité...


Le pouvoir créateur de la conscience


Laïcité et spiritualité


Dépasser les peurs
 

Destinée inéluctable ou libre arbitre??? 

L'autre, reflet de ce que nous "sommes"... 

Compatibilité entre vie spirituelle (éveil) et développement personnel... 

Vivre au présent ???

"Dhama" ou "Devoir naturel"....



L'éveil... et ensuite ???

 
L'éveil et la continuité du chemin, un paradoxe... 

Un piège qui accompagne l'éveil...
 
"Être au service..."


Bonté fondamentale et non-agir...


Ouverture intérieure ou "vêtement spirituel", un choix...
 
 
Eveil authentique... ou conceptuel???
 
 
Le vide sous les pieds...
 

Témoins d'éveil... 





Conscience et anciennes traditions...


Introduction


Christianisme : Commentaire de l
'évangile selon Saint Jean


Et l
a lumière brille dans les ténèbres...


Sur la génèse
 


Tierno Bokar, maître soufi...


La Bhagavad Gita et la Bible, une similitude 

Le Tao Te King- Commentaire du chapitre 10 

Le Tao Te King- Commentaires du début du chapitre II

Le Tao Te King- Commentaires du début des chapitres XV et LXX 

Le Tao Te King- Commentaires du Verset XX

Le chant royal de Saraha (Versets 1 à 6)


Tu aimeras l'étenel ton Dieu de tout ton coeur
de toute ton âme...

"Aimer ses ennemis ???"

"Heureux sont les simples d'esprit...."

La Genèse, le bien et le mal...

La Genèse, la femme et a chute ???

"On ne voit bien qu'avec le coeur" ou "La Genèse et la chute"

L'invincibilité ???


Problèmes de socièté... Une approche...

Introduction

De la division à l'unité... dans l'intégration du monde actuel.


La voie spirituelle (ou voie de la connaissance de soi), source de paix dans le monde...


Le chomage...


Un mur en Israël...

Le Dalaï Lama reçu par Georges Bush ???



Questions et réponses...


Peut-il être légitime de se suicider ??? 

 
Qu'est-ce que le KI ??? 

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