Roman- Le voyage de l'albatros

Vendredi 5 octobre 2007 5 05 /10 /2007 14:37

Je remercie pour son accueil la communauté "Pensée d'ailleurs"... Merci Jer...
Ci-dessous la première partie de mon manuscrit qui attend toujours un éditeur...

 Préface 


 

Parmi tous mes voyages de marin, celui que je souhaite évoquer apparaît à la fois le plus ordinaire et le plus fabuleux qui soit. Il mène vers des contrées inconnues, des rivages inexplorés où d’infinis mystères attendent d’être révélés. Il est vrai qu’il fait aussi traverser des terres arides et des marais desséchés ou même des déserts sans fin qui se dérobent sous nos pieds… Mais il apporte tant de bonheur : il dévoile d’immenses constellations, des étoiles lumineuses et des soleils éclatants dont la lumière inaltérable ravive le cœur.
Pour entreprendre ce voyage, nul besoin de navires ou de coursiers, car c’est au fond de soi, dans la simplicité la plus grande et l’ouverture intérieure qu’il se révèle.
Il est ce que nous sommes, il est la profondeur et l’étendue et de notre dimension humaine.
 
 



     L’ermite…

 

Le soleil luit sur les basses terres, en tous sens il répand sa lumière. Debout sur un piton rocheux, je contemple l’immense plaine qui s’étend à mes pieds ; sans l’avoir vu de mes yeux, jamais je n’aurais imaginé que la clarté soit aussi vive et intense en altitude. Boris, notre guide, donne le signal du départ et péniblement, nous nous arrachons à cette pause opportune venue soulager la dureté de notre périple.

— Courage mes amis, courage ! nous dit-il, nous arriverons ce soir ! 

Depuis plusieurs jours, notre petit groupe gravit le flanc de la montagne noire pour rendre hommage à un vieillard que l’on dit noble et dont la grotte, perchée au pays des aigles, semble se fondre sur les plus hauts sommets. 

En cette fin d’après-midi, alors que chacun de nos pas nous cause une douleur lancinante, nous apercevons au détour d’un sentier une silhouette humaine baignée par la lumière du soleil couchant. Peut-être s’agit-il de lui... Nous avons piètre figure. Notre allure porte les stigmates du voyage et malgré l’apparence avenante que nous aimerions donner, je devine que sous le regard de cet homme qui maintenant nous fait face, tout effort pour se montrer autre que ce que nous sommes sera vain.

D’un sourire réconfortant, le vieil ermite ouvre les bras et nous accueille… et tandis que Boris échange avec lui des paroles de bienséance, dans un soupir, nous déposons nos affaires. En réalité, c’est avec une grande amertume que nous sommes venus jusqu’ici, emportés dans un voyage que nous n’avons pas souhaité, poussés par un vent que nous ne comprenons pas ; les circonstances semblent avoir tissé une trame de laquelle nous ne parvenons pas à nous échapper. Installés devant la grotte, alors que nous prenons quelque nourriture tout en devisant sur la situation, les derniers rayons du soleil disparaissent derrière l’horizon et un courant d’air froid nous fait frissonner. L’obscurité descend sur la montagne noire, progressivement, elle jette un voile sur tout ce qui nous entoure et là où se trouvait la lumière, ne subsiste maintenant que des ombres diffuses. Par contraste, plus vive et attirante encore, apparaît la clarté projetée par le feu allumé dans la grotte et malgré la nuit froide qui pèse sur nos épaules, nous hésitons pourtant à pénétrer dans ce lieu étrange… mais la voix du vieillard s’élève et nous incite à franchir le pas :

— Approchez mes amis, asseyez-vous et soyez les bienvenus !... nous dit-il d’une voix apaisante, dans ma grotte il y a de la place pour tous ! Venez, venez plus près du centre et détendez-vous ! N’hésitez pas à vous installer tout autour de moi et prêtez l’oreille… car l’histoire que je vais vous raconter recèle beaucoup de peine et de souffrance, pourtant, c’est bien d’amour qu’il s’agit ! 

Après quelques instants de silence, il poursuit : 

— Lorsque j’ai pressenti votre venue, j’ai allumé ce feu… voyez de quelle façon les étincelles se détachent du brasier sans que la flamme n’en soit affectée. Mais surtout, regardez ! comment par sa simple présence, il fait disparaître les ténèbres. Je suis un vieil ermite et il est très rare que l’on me rende visite. Aussi, pour vous, j’ai choisi le fleuron de toutes les histoires méconnues : elle parle de la vie, de l’amour et de l’expansion…

Écoutez !… Ecoutez aussi le silence sur lequel les mots se détachent !… 

Et tandis que la voix du vieillard s’élève parmi les volutes de fumée, nous tous, assis en cercle, écoutons les mots et les phrases qui animent cette soirée et laissent présager la venue d’une nuit exceptionnelle…

 

Dans les yeux de Maria…

 

 

Dans un battement d’ailes, l’albatros s’envola… et par sa simple présence dans ce déploiement au dessus du sol, l’espace qui s’ouvrait au regard se voila. Pour Maria, dont le visage émacié observait la scène avec tristesse, c’était le départ et la perte de ce qui nourrissait son bonheur dans chaque instant. De ses yeux d’adolescente, elle contempla cette part d’elle-même qui s’enfuyait… Face à cette plaine quasi désertique qui, au loin, rejoignait l’immensité de l’océan, elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point blanc qui, finalement, se fondit dans le ciel… 

Tourmentée par cette séparation, une pensée l’effleura alors :

« Papa s’est exprimé avec clarté à cet égard : “Il faut rendre la liberté à la liberté ! Maintenant qu’il est rétabli, cet oiseau doit être relâché ! Emporte-le sur le bord de l’océan afin qu’il puisse retrouver le milieu où il a toujours vécu et ainsi choisir en fonction de son réel besoin : rester avec toi ou partir…” »

Malgré cette injonction d’apparence sévère, aucun doute n’effleura la jeune fille quant à la bienveillance de ses parents, pourtant, elle ne put empêcher la tristesse de surgir en elle et d’envahir chacune de ses fibres. Elle revint sur ses pas et avec le chagrin, de nouveau les souvenirs affluèrent dans son esprit…

Elle l’avait trouvé, inerte, sur la plage, plusieurs mois auparavant, englué dans un épais goudron. Délicatement, elle l’avait pris entre ses mains et rapporté chez elle. Avec le plus grand soin, elle avait nettoyé ses plumes puis l’avait incité à se nourrir, mais la fatigue et le manque de nourriture marquaient chacun de ses mouvements et ses petits yeux inexpressifs paraissaient sur le point de s’éteindre. Pourtant, au fil des jours qui passèrent, une lueur s’alluma dans son regard, la vie renaissait en lui… Elle se souvint que chaque jour, elle lui avait prodigué les soins nécessaires et qu’à travers ce sentiment de servir la vie, d’apporter son aide à un être en souffrance, une nouvelle qualité de bonheur avait pris place dans son cœur… alors que maintenant avec son envol, tout s’évanouissait, tout disparaissait. 

Les yeux dans le vague, elle rentra chez elle et se réfugia dans sa chambre, petit fief de quiétude où elle espérait pouvoir se ressourcer. Seule avec son chagrin que ses propres murs semblaient vouloir refléter, elle sombra dans une profonde torpeur. Une demi-heure plus tard, quelques bruits familiers la tirèrent de sa léthargie : Guillaume, son père venait d’arriver… Avec peine, elle se leva et descendit le retrouver. Celui-ci, voyant la mine déconfite de sa fille, répondit à la question non formulée qui visiblement lui brûlait les lèvres :

— Il est parfois nécessaire, lui dit-il, de perdre ce qui nous est le plus cher pour nous retrouver nous-mêmes tels que nous sommes. Pour rester fidèles à notre ressenti, nous sommes souvent contraints d’accomplir des actes qui nous coûtent cher… Mais l’important, c’est de faire ce que nous savons être juste, car cela ouvre notre conscience et nous permet connaître un niveau de bonheur et de quiétude toujours plus élevé. Dans cette optique, nous ne pouvions pas nous permettre de retenir un être libre par nature. Comprends bien que de vouloir maintenir à tout prix cet albatros auprès de toi aurait construit ta propre prison et ainsi restreint ta liberté intérieure, comme un voile qui aurait recouvert ta conscience et l’aurait rendue opaque… 

Incrédule, Maria l’écoutait… Elle n’allait pas se laisser convaincre par des discours théoriques dont la logique et la véracité lui paraissaient vraiment douteuses. Une moue sur les lèvres, elle sortit de la pièce. Sur le seuil, le soleil éclaira le visage… Elle se dirigea vers la mer et, tout en observant au passage la volière maintenant vide qui avait abrité son ami, elle ressentit dans son dos le poids du regard de son père. Elle accéléra l’allure de son pas…

L’espace s’ouvrait devant elle, mais progressant les yeux baissés, prisonnière de ce trouble qui la subjuguait, elle poursuivit son chemin et parvint sur le lieu même où elle avait, à regret, libéré l’albatros. De nouveau, comme si elle cherchait à percevoir encore une trace de l’oiseau qui s’enfuit, elle leva son visage vers le ciel. Elle continua à avancer… pouvait-elle comme lui, s’envoler vers les nues et le suivre là où il était parti ?

Sous la force de cette aspiration, le poids de son corps sur le sol en devint douloureux. En elle s’élevait le désir de se rendre où personne n’était jamais allé, le désir de dépasser les limites de l’enfermement…

 

 

 

Une corrélation infinie…

 

 

Sa mère était une femme remarquable, toujours prête à aider quiconque en avait besoin, à rendre service. À peine rentrée elle expliqua qu’elle venait de croiser Maria et que son visage traduisait une profonde tristesse. Guillaume, tout en l’écoutant, reprit sa respiration puis relata leur conversation et conclut avec une voix qui traduisait sa peine :

— Il y a maintenant une cassure entre elle et moi, une séparation...  

Karine observa durant quelques instants cet homme qu’elle connaissait profondément, mais qui pourtant, parfois, lui échappait dans sa façon de raisonner et de concevoir les choses. Elle contempla ses yeux clairs chargés de douceur, ils avaient perdu la joie pétillante qui les illuminait le plus souvent. Attendrie elle lui demanda simplement :

— N’es-tu pas trop dur avec elle ?

— Je ne crois pas !… Même si mes paroles ont pu apparaître fermes, j’ai donné mon point de vue sur cette situation. Comment aurais-je pu faire autrement ? Il est naturel pour un père de donner à ses enfants la guidance dont ils ont besoin. Mais à mon grand regret, cela n’empêche en rien ma tristesse et mon chagrin de voir ma fille s’éloigner… et à cela, je n’ai pas de remède, pas de solution !

— Ne peux-tu accepter cette souffrance en toi ?... Et ainsi la dépasser… Ce serait sans doute la meilleure manière d’aider Maria. Tu enseignes toi-même, que du simple fait de l’harmonie qui unit tous les êtres, notre propre libération intérieure libère ceux qui nous entourent ! À toi maintenant de mettre en pratique.

Approuvant la sagesse des propos de sa femme, Guillaume acquiesça… et dans l’acceptation de la souffrance qui l’enfermait, il sentit sa peine refluer vers ses yeux, une larme couler sur sa joue et avec elle, son cœur s’ouvrit. Son chagrin devint tout à coup transparent et se montra comme n’étant rien d’autre que l’expression de sa propre conscience. Dans cette vision, il se révéla irréel et disparut.

Dans le même instant, Maria sentit son cœur s’alléger. Le firmament avait, semble-t-il, envahi ses yeux. La tristesse traversa son être et libéra un chant radieux qui émanait d’un plan plus profond d’elle-même… Le bonheur de tous… cette seule aspiration, en cet instant, remplissait son cœur.

Elle retourna sur ses pas… et quelque part, très haut dans le ciel, se laissant porter par le courant, par la même harmonie, un albatros revenait vers celle qui, un jour, l’avait recueilli.

Le lendemain matin, Maria vit avec stupéfaction par la fenêtre de sa chambre le retour de son ami ailé ; posé près de la volière, il paraissait attendre qu’elle se décide à lui rendre visite. Comme de coutume, elle lui apporta un bol de petits poissons qu’il engloutit avec avidité, puis, quelques secondes plus tard, il s’élança dans les airs…

« Ce n’est vraiment qu’en vol que cet oiseau montre toute sa prestance ! » pensa-t-elle, étonnée de constater que ces mêmes ailes, qui apparaissaient comme un handicap sur le sol, lui permettaient de s’élever et d’exprimer ce qu’il était… Avec cette observation, elle réalisait que son cœur s’était allégé, son chagrin dissipé avec l’attachement qu’elle portait à cet animal, et bien que sa présence demeurât une source de joie, son absence ne lui causait plus de souffrance.

Toute à cette pensée, elle se rendit à l’atelier, annexe de la maison où son père s’adonnait à son activité quotidienne : sur commande des clients, il fabriquait des meubles dans le pur style traditionnel. Elle s’approcha de lui et l’observa durant quelques instants. Dans son optique, il n’était pas question de faire du travail en série, ses gestes précis dessinaient, sculptaient et chacune de ses œuvres devenait une pièce unique possédant son propre caractère. Il paraissait totalement absorbé dans son ouvrage et elle supposa qu’il ne l’avait pas remarquée, mais quelques instants plus tard, sans même lever la tête il demanda :

— Alors Maria, comment vas-tu ?

— Oui, ça va…

Puis le silence revint, elle resta à côté de lui à le regarder travailler… Interrompant alors son activité, il leva les yeux vers elle et sourit.

Alors, profitant de cet intermède, elle lui raconta son expérience de la veille où elle avait subitement vu ce sentiment de liberté succéder à son chagrin. Son père ne trouvant visiblement rien à répondre, elle poursuivit :

— Ne trouves-tu pas étonnant que l’albatros soit revenu ?

— Non !... Je crois que le retour de cet oiseau est lié à la corrélation infinie, à cette harmonie qui relie chaque chose et chaque être… Dès l’instant où le bonheur et la liberté intérieure ont été rétablis en toi, ta conscience a pu créer ce à quoi elle aspirait.

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire !

— La dépendance affective qui te rattachait à lui recouvrait ton être, ta réalité la plus essentielle. Pour te délivrer de cet enfermement, du plus profond de toi-même, tu as généré la situation appropriée… en d’autres termes, tu as voulu qu’il parte ! Mais dès l’instant où cet espace de liberté se révélait en toi, plus rien n’empêchait la vie de répondre à ton désir, plus rien n’empêchait l’albatros de te revenir.

Interloquée, Maria poursuivit :        

— Lorsque tu disais : “Il faut rendre la liberté à la liberté !”, c’est donc pour moi que tu parlais !

— Pas spécialement, ce niveau de liberté n’appartient à personne, on ne le possède pas, car il n’est rien d’autre que ce que nous sommes réellement ! Il est notre bien inné, notre réalité la plus profonde. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en relâchant cet oiseau, tu t’es libérée toi-même de la dépendance qui te reliait à lui. Pourtant… ce sentiment d’espace que tu as pu ressentir n’est pas un acquis, une possession… Il est ce que tu es ! Il s’est manifesté, car brutalement une servitude en toi a été annihilée. Comme si d’un seul coup on retirait un voile qui obstrue la lumière…

Mais déjà, le visage flou de Maria montrait qu’elle pensait à autre chose ; ses yeux inexpressifs semblaient s’être perdus dans le lointain. Guillaume, réalisant que ses phrases trop abstraites arrivaient au seuil de la capacité de compréhension de sa fille, interrompit son monologue et se remit à son ouvrage.

 

 

 

L’aspiration du grand large…

 

 

Maria sortit et contempla à l’horizon les montagnes qui se dessinaient sur le ciel… En cette période de vacances, pendant ces longs moments où le temps paraissait se suspendre et où le soleil cuisant endormait les êtres, l’inactivité rendait propices les remises en question sur l’orientation et le sens profond de la vie. Pour elle, dont l’existence se mouvait dans l’ennui, ce désoeuvrement accroissait le mal de vivre, il accentuait les malaises qui passaient inaperçus durant les jours plus riches en activité.

Elle marcha quelques minutes en direction de ces hauts sommets, puis se retourna : devant elle maintenant, la vaste demeure familiale remplissait tout l’espace. Cette région où elle avait vu le jour se montrait d’une aridité et d’une sécheresse extrême. Depuis sa plus tendre enfance, ses parents lui avaient transmis ce qu’ils étaient, leurs opinions, leurs visions des choses, leurs certitudes… Mais qu’en était-il de tout cela ? À quel endroit se démêlaient le vrai du faux et le bien du mal ? Elle ne voyait en elle que des doutes… et cela, malgré toutes les soi-disant vérités que son père désirait lui léguer. Pouvait-elle prendre ses convictions et les faire siennes comme on assimilerait du petit lait ?

Elle aspirait à partir, à s’échapper, elle voulait dessiner autre chose. Par la secousse sur sa vie que la venue et le départ de l’albatros avaient générée, elle s’était ouverte et avait émergé du sommeil léthargique auquel elle s’était, au fil du temps, accoutumée. Une interrogation intense la taraudait, comme une force à laquelle il lui fallait répondre de toute urgence, comme la recherche d’une chose dont elle ignorerait tout et qui serait motivée par la sensation d’un manque profond en soi.

Dans l’espoir de combler ce vide, elle se rendit sur le bord de l’océan. Fréquemment, son père lui avait affirmé que souvent, par la simple contemplation de cette immensité, les réponses émergent du fond de notre être…

Devant cette étendue liquide, elle observa les flots. Sans effort ils s’éparpillaient ou épousaient les reliefs rencontrés… avec une fluidité infinie, ils trouvaient toujours une place entre les coins et recoins des rochers. Elle contempla le miroitement incessant du soleil sur chacune de ces perles d’eau qui s’envolaient. Elle écouta le bruit de l’océan, il se mêlait à celui du vent soufflant sur son visage. Elle ne décela rien de particulier dans ces formes, il n’y avait pas de réponse ici !

Elle revint vers la maison de ses parents, l’albatros n’était toujours pas réapparu, peut-être cette fois-ci avait-il réellement pris le fil de l’air.

Le lendemain, elle quitta ce lieu de sécheresse. La venue de la lumière en elle, de ce nouvel éclairage sur son existence avait, semble-t-il, souligné les ombres et accentué son mal de vivre. Comme par un mystérieux balancier, après l’apparition de la joie dans son for intérieur succédait une détresse plus grande qu’auparavant. Elle réalisait que les réponses fondamentales sur le sens de la vie, il n’était possible de les trouver que par soi-même.

Le regard inquiet, Guillaume et Karine voyaient à travers leur fille qui s’éloignait, leur « albatros » qui s’envolait… Ils avaient tout essayé pour la retenir, mais rien n’y avait fait. Aussi, s’étaient-ils résolus à lui laisser tracer son propre chemin, bon ou mauvais…

Un profond chagrin dans la voix, Karine hasarda :

— Ne crois-tu pas que nous aurions dû insister davantage pour qu’elle reste ?

— Je préfère qu’elle parte à la lumière du jour plutôt que la nuit en cachette. Cela permet de maintenir un lien entre elle et nous, une union qui préserve l’influence positive de notre attention posée sur elle, et cela, quelles que soient les épreuves qui l’attendent.

— Comment peux-tu continuer à parler d’harmonie alors qu’elle nous quitte ?

— Il n’y a rien qui soit réellement en dehors de la corrélation infinie, cette harmonie qui relie et unit toute chose… et surtout pas ce genre de situation qui est là pour amener l’intégration de la vie elle-même.

Guillaume contempla son épouse… Il lui prit la main et, tout en confortant par ce geste l’amour qui les unissait, il poursuivit :

— Tout comme le vent emporte au loin les graines des plantes, la vie la pousse hors des frontières de notre famille… Pour quel motif ? Quelle raison ? Sans doute la nécessité de l’évolution !… Il était inévitable, indispensable qu’elle parte, tout comme il est vital que soit coupé le cordon ombilical qui relie la mère à l’enfant qui vient de naître… 

Et tandis que Guillaume poursuivait son monologue et que Maria s’éloignait, l’espace ouvert devant Karine se voila… voilée par le chagrin qui embruma son esprit et par les larmes qui brouillèrent son regard. Face à ce désarroi qui l’enveloppait entièrement, aucune des paroles égrainées par son époux ne parvenait jusqu’à elle… et devant son tourment causé par l’envol de « l’albatros », seule l’ouverture intérieure, en ultime recourt demeurait.

Très loin du monologue de son père, Maria avançait en direction de ces sommets qui se montraient à l’horizon, car s’élever, monter, lui apparaissait comme étant le sens naturel de la vie. Sans doute, se disait-elle que depuis les hauteurs, elle aurait une vue plus étendue sur la réalité du monde et obtiendrait ainsi un nouvel éclairage sur son existence. Peu de temps après son départ, le lien qui l’unissait à la terre la rappela : la faim et la soif se firent sentir, et pas davantage qu’elle ne pouvait faire abstraction des questionnements qui la taraudaient, elle n’avait la possibilité d’ignorer ses besoins fondamentaux. Pourtant, le soleil cuisant au-dessus d’elle, elle progressa… Elle n’éprouvait aucune tristesse, aucun souci pour la peine qu’elle occasionnait à ses parents. Son père ne lui avait-il pas révélé un jour :

« Le sentiment de paix présent au fond de soi est la seule véritable garantie quant à la légitimité d’une action ! Lorsque la conscience est claire, c’est la vie elle-même qui nous porte, tout comme elle porte l’enfant à naître vers une issue inévitable… »

Finalement, pensa-t-elle, tout en constatant que ce départ lui avait permis de retrouver la sérénité. Dans cette apparente désobéissance, je ne fais que me conformer à son enseignement 

Au fil des heures qui s’écoulèrent, alors qu’elle pénétrait plus profondément à l’intérieur des terres, les arbres devinrent plus nombreux et la végétation plus fournie ; le crépuscule commença à s’étendre et les oiseaux de nuit à cracher leurs pointes au milieu du silence environnant… L’obscurité survint, mais aucune crainte ne la troubla, le chemin se dessinait sous ses pas au fur et à mesure de cette progression où elle vivait chaque instant pour lui-même. Elle vivait la fraîcheur de l’air qui la pénétrait, le contact du sol sous ses pieds et la voûte étoilée qui témoignait de l’immensité du monde…, ou même encore, qui lui révélait sa propre immensité.

Et c’est alors que cachée à l’ombre d’un grand chêne, une chaumière apparut… elle s’approcha… 

 

 

La rencontre…

 

Et tandis que les flammes jettent leurs éclats sur nos visages, le vieil ermite, les yeux chargés d’amour, laisse passer un moment de silence… Le temps parait interrompre son cours alors que tous les regards braqués sur lui demandent : « Et après ? Et après ? »

Souriant de cet intermède qu’il vient de provoquer pour marquer que nous arrivons à un moment crucial de l’histoire, il reprend alors avec une allure théâtrale :

— Et c’est là que nous nous sommes rencontrés, elle et moi ! À cette époque-là, il y a de cela une trentaine de printemps, je vivais au pied de la montagne noire. Fatigué d’une longue journée de labeur, j’étais sur le point d’éteindre la chandelle lorsque tout à coup, j’ai entendu frapper à la porte. Je suis allé ouvrir et c’est alors que j’ai vu son visage gracile devant moi, on aurait dit un ange qui sortait de la nuit. Ses yeux reflétaient l’image même de la sérénité et dans la lumière de la lune, qui derrière elle brillait, ils n’en apparurent que plus fascinants ; et même aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, cette image reste comme gravée au fond de moi. Lorsque je fus remis de mon étonnement, je lui demandai :

"Bonsoir jeune fille, que puis-je faire pour toi ?

— Le courant m’a amenée jusqu’à toi, me répondit-elle, j’aurais besoin d’un hébergement pour la nuit."

Comme vous le savez, ce genre de propos n’est pas rare dans nos contrées, toutefois l’aplomb qu’elle montrait me surprit au plus haut point. Je l’ai invitée à s’asseoir puis j’ai attendu qu’elle se décide à me dire exactement ce qui l’avait conduite jusqu’ici. En réalité, tout en prenant garde qu’elle ne me voie pas, je souriais intérieurement, car je me disais :

"Voyons ce que le courant va me dire maintenant !…"

Mais elle s’assit et resta silencieuse… Elle paraissait totalement absorbée par son intériorité, comme absente au monde extérieur. Dans l’expectative, je lui ai proposé de boire et de manger un peu. D’un signe de tête, elle montra qu’elle acceptait ma proposition, je suis donc allé voir dans ma réserve ce que je pouvais bien lui donner. J’y ai pris trois pommes, un morceau de brioche et les ai déposés sur la table, le tout accompagné d’un pichet d’eau de source.

Elle avait piqué ma curiosité, aussi, pendant qu’elle mangeait, je l’interrogeai. Brièvement elle me raconta comment elle avait quitté son domicile et en l’écoutant, ma stupéfaction s’accrut encore. Elle montrait une assurance hors du commun, mais je me demandais tout de même si elle n’était pas en dehors de la réalité…

"Partir, comme ça, sous prétexte de suivre le courant…"

…ou peut-être alors faisait-elle preuve d’une foi inébranlable, celle-là même qui déplace les montagnes et dissout la peur. Je n’avais évidemment pas le droit de la juger, mais je compris, à travers ses paroles, qu’elle portait un jugement assez ferme sur l’enseignement que lui avaient transmis ses parents et plus particulièrement son père. Selon toute vraisemblance, il lui avait imposé son point de vue, et même si ses propos étaient tissés par les mots “liberté” ou “amour”, elle avait senti que cette structure éducative l’enfermait et ne respectait pas son libre arbitre.

Le plus délicatement possible, je posai mon regard sur elle, car après chacune de ses réponses elle redevenait silencieuse. Malgré tout, je poursuivis la discussion :  

— Que vas-tu faire maintenant ?

— Je ne sais pas ! Je verrai au fur et à mesure ce qui se dessinera pour moi !

— La vie de chacun s’organise en fonction de son désir le plus profond, de ce qu’il veut réellement. À quoi aspires-tu ?

— Je souhaite connaître la réalité la plus complète qui soit, celle dont on nous enseigne qu’elle est la source de tous les bonheurs et de toutes les richesses… 

Impressionné, je sifflai doucement. Je n’avais pas besoin d’en entendre davantage, seule l’ouverture à sa vérité intime pouvait lui donner cela.

C’était de l’enseignement suprême qu’elle parlait !

 

 

Jimmy…

 

Le lendemain, je l’ai accompagnée à la demeure de Jimmy, l’ancien de la contrée. Il résidait à quelques lieues de là, dans un vaste domaine situé sur le bord de l’océan ; à proximité de cet endroit où les terres tombent abruptes sur l’immensité liquide, là où les vagues viennent inlassablement éroder la base de la falaise et entraînent de temps à autre une partie du relief dans les eaux. Étonnement, c’est là qu’il avait construit sa maison ! Peut-être pour suggérer à ses visiteurs l’aspect impermanent du monde physique, pour montrer que tout doit disparaître un jour et que la véritable richesse ne se trouve pas dans les possessions. 

Maria accueillit avec plaisir l’idée de rencontrer cet homme car elle n’était pas sans savoir que le rôle des anciens au sein de notre société consiste justement à guider et conseiller tous ceux qui en ont besoin. Pourtant, tout au long du chemin qui nous conduisit jusqu’à lui, elle parut perdre la sérénité dont elle avait fait preuve la veille ; sans doute, la nuit passée à mon logis avait-elle ranimé son incertitude, de telle sorte que c’est avec fébrilité qu’elle se présenta devant ce personnage éminent. Lorsqu’elle fut en face de lui, de cet homme, assis, que rien ne semblait pouvoir ébranler, timidement, elle l’informa des raisons de sa visite… Et celui-ci, après l’avoir écoutée et avant même d’émettre un commentaire, fit envoyer un messager pour rassurer ses parents. Puis, je me souviens qu’entre autres choses, il lui dit à peu près ceci :

"Parfois la vie nous sépare de ceux que nous aimons, et même si cette division est cause de souffrance, elle n’en est pas moins le fruit de cette poussée vers l’épanouissement de la vie. Pour cette réalisation, ce déploiement, la force de la nature use de tous les moyens, de tous les prétextes et artifices possibles ; et dans cet ordre sous-jacent, chacune des parties alors séparées, aussi infime et insignifiante puisse-t-elle paraître, peut en conséquence, éclore dans l’amour… Et même si elles ne sont pas conscientes de cela au moment de la rupture, c’est sans doute qu’il s’agit d’un amour en devenir… à l’instar d’un bouton de rose qui méconnaîtrait sa véritable nature, mais n’en serait pas moins appelé à devenir une fleur resplendissante…"

Après quelques instants de réflexion, Jimmy reprit :

"Il n’y a rien de blâmable dans l’enseignement transmis par tes parents ! La structure éducative est nécessaire même si elle implique de s’en libérer un jour. Tout comme le nid est indispensable pour accueillir l’oisillon qui vient de naître, et cela, même s’il devient inutile lorsque celui-ci a pris son envol…" 

Je fus surpris par cette dernière remarque, moi qui portais une vision critique sur cet enseignement que Maria disait avoir reçu. Visiblement, Jimmy voyait la perfection en toute chose. Il me fallut de nombreuses années pour comprendre comment une telle perception de la réalité pouvait s’avérer plausible.

 

A suivre.... 

Par Jean-Yves - Publié dans : Roman- Le voyage de l'albatros - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Spiri. Laïque

Vers une spiritualité laïque... 


Introduction...


Sommes-nous certains de savoir ce qu'est la réalité ???

Pourquoi notre attitude dans notre relation avec le monde est-elle vouée à l'échec ???

Premiers pas vers l'ouverture...

Qu'est-ce que la spiritualité ???


Une source en nous??? Qu'est-ce que c'est???


La source, fondement de l'action juste...


Rétablir le "lien" avec la source...


Actions et réactions (Karma)

Croire en Dieu ???

L'importance de l'authenticité...

Ne pas faire ce que nous ressentons être mal est essentiel 

La vérité peut-elle être blessante???

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Compatibilité entre vie spirituelle (éveil) et développement personnel... 

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Ouverture intérieure ou "vêtement spirituel", un choix...
 
 
Eveil authentique... ou conceptuel???
 
 
Le vide sous les pieds...
 

Témoins d'éveil... 





Conscience et anciennes traditions...


Introduction


Christianisme : Commentaire de l
'évangile selon Saint Jean


Et l
a lumière brille dans les ténèbres...


Sur la génèse
 


Tierno Bokar, maître soufi...


La Bhagavad Gita et la Bible, une similitude 

Le Tao Te King- Commentaire du chapitre 10 

Le Tao Te King- Commentaires du début du chapitre II

Le Tao Te King- Commentaires du début des chapitres XV et LXX 

Le Tao Te King- Commentaires du Verset XX

Le chant royal de Saraha (Versets 1 à 6)


Tu aimeras l'étenel ton Dieu de tout ton coeur
de toute ton âme...

"Aimer ses ennemis ???"

"Heureux sont les simples d'esprit...."

La Genèse, le bien et le mal...

La Genèse, la femme et a chute ???

"On ne voit bien qu'avec le coeur" ou "La Genèse et la chute"

L'invincibilité ???


Problèmes de socièté... Une approche...

Introduction

De la division à l'unité... dans l'intégration du monde actuel.


La voie spirituelle (ou voie de la connaissance de soi), source de paix dans le monde...


Le chomage...


Un mur en Israël...

Le Dalaï Lama reçu par Georges Bush ???



Questions et réponses...


Peut-il être légitime de se suicider ??? 

 
Qu'est-ce que le KI ??? 

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