Roman: La naissance de Jimmy- Première partie

Mercredi 12 décembre 2007 3 12 /12 /2007 11:18


Partir…
 
 Ce matin-là, Jimmy quitta sa demeure, ferma sa porte à double tour et laissa derrière lui tout ce qu’il avait connu jusqu’à ce jour. Il espérait qu’avec ce départ viendrait un peu d’air pur, une nouvelle bouffée d’oxygène qui dissiperait son mal de vivre et lui permettrait d’échapper à cette existence morne qui était la sienne. Il franchit la barrière de son jardin, puis le visage triste, se retourna quelques instants pour contempler ce qui, des années durant, avait été son antre de vie ; jamais encore, jusque-là, il n’avait perçu une telle lourdeur dans son cœur et malgré son jeune âge, il avait l’impression de porter les traces d’une souffrance qui se perdait dans un lointain passé…
Dans un sursaut d’énergie, il releva la tête et observa ce ciel assombri par de lourds nuages, puis, les yeux dans le vague, il se mit en route. Dans ces prémices de l’automne, il marcha d’un pas égaré, déambulant au milieu des feuilles mortes qui tourbillonnaient dans le vent tout autour de lui… Dans un mouvement d’ombre, un corbeau se posa sur une souche près de là. De ses petits yeux perçants, l’animal le fixa, et, tout en croassant, il parut lui dire :
« Où vas-tu Jimmy ? Crois-tu qu’en quittant sa maison on laisse ce que l’on est ? Crois-tu qu’en claquant sa porte on ferme son passé ? » 
Dans un battement d’ailes, l’oiseau s’envola, et laissant dans son sillage les traces de sa noirceur, il détruisit le dernier bastion de stabilité qui soutenait encore le jeune garçon ; car avec ces mots, que celui-ci crut entendre sonner comme un glas, s’instaura la logique d’une fatalité, d’un destin inéluctable devant lequel “partir” ou “rester” engendrait la même souffrance. Sur cet étroit sentier qui serpentait entre les fourrés et où chacun de ses pas se posait avec le même tourment, la lassitude l’accabla totalement. Ses jambes se dérobant sous lui, il s’assit sur une pierre et la tête baissée, il contempla les feuilles en décomposition sous ses pieds. Perdu au fond de ses pensées, comme un murmure qui s’insinuait en lui, il sentit qu’elles lui soufflaient : 
« Regarde-nous Jimmy ! Regarde-nous et compatis ! Nous mourons ! La terre se nourrit de nous ! Elle se repaît de notre force vitale... » 
Cette langueur s’insinua si profondément dans son esprit que sa détresse s’accrut encore, elle atteignit un tel paroxysme qu’il s’abandonna… Et dans ce lâcher prise, en levant les yeux, il vit en face de lui un gros chêne dont la présence majestueuse remplissait tout l’espace. Comme un être fantastique dont les bras s’étendaient en tous sens, il semblait vouloir offrir une protection à ceux qui l’approchaient. Jimmy, se laissant absorber par cette prestance, perçut alors la force de vie qui s’élevait à travers le tronc et se répandait jusque dans les extrémités de l’arbre. Dans une résonance émanant de cette communion intime, il sentit que ce courant lui disait :
« Nous sommes la quintessence des feuilles mortes et de nouveau nous nous élançons vers la vie. Personne n’est mort ! Renonce à ta tristesse ! Car seule la vie est vérité ! Si tu peux accepter de voir la mort, alors, derrière elle, tu verras la vie qui n’a jamais cessé et que nul ne peut vaincre ! »
 La froideur de la pierre sur laquelle il était assis commençait à s’insinuer dans son corps, aussi se leva-t-il malgré la joie naissante portée par ce murmure…
Le cœur maintenant plus léger, il se glissa entre les arbres d’une épaisse forêt en contrebas de laquelle un clapotis se faisait entendre. Il confia au bruit le soin de le guider et suivit un sentier qui le conduisit jusqu’au lit d’un ruisseau. Sur place, saisi par les éclats argentés de la lumière reflétée sur l’eau vive, il se posa sur la rive et laissa ses pensées flotter en lui. Emporté par sa rêverie, il lui apparut que ce flot devenait celui de sa conscience et que l’onde claire, de sa voix douce et chantante, l’apostrophait ainsi :      
« Jimmy, je suis très loin de ma source maintenant et je sais que très long est le chemin que j’ai encore à parcourir. Je ne suis pas toujours claire et pure comme aujourd’hui. Parfois, après les orages, lorsque je ravine les bords de mon lit, je deviens toute sombre et impure… Ces jours-là, je suis bien incapable de refléter la moindre parcelle de lumière, parfois même, je charrie des immondices dont tu n’as pas idée. Pourtant, la pureté de la source en moi n’est jamais atteinte, il suffit que je puisse me reposer quelque part et, de nouveau, je deviens pure et claire. Mon aspect, parfois souillé n’est qu’une apparence. Ma qualité immaculée ne peut jamais être perdue, car elle est inhérente à ma réalité intime… Et il en est de même pour toi ! »
Comme une lumière soudaine, le murmure du ruisseau éveilla dans son être un sentiment de paix et de béatitude, comme si, d’un seul coup, au fond de lui, la félicité elle-même s’était mise à chanter. Il lui semblait que la forêt entière riait avec lui et que sa joie et la sienne fusionnaient en une seule.
Dans cette vision, la nécessité de poursuivre son chemin s’estompa avec l’évidence que le bonheur ne dépendait pas d’un lieu ou d’une situation mais de la qualité de notre perception ; sans aucun doute, il était cette allégresse à la fois simple et vivante qui apparaissait en dehors du temps et des circonstances. Le cœur maintenant léger, il releva la tête, contempla le ciel à travers les branches et vit le soleil comme si c’était la première fois…
Il venait de s’ouvrir à la vie authentique, située au-delà des apparences, au-delà des méandres de l’ego. Avec la candeur d’un enfant, il se remit en chemin et chacun de ses pas exprima cette gaieté innocente…
Allait-il rester ainsi ? Avec cette conscience qui lui permettait de voir l’existence sous un jour nouveau… Il l’ignorait ! et en réalité et il ne s’en souciait guère. Fasciné par la beauté de cette expérience, il vivait pleinement chacun de ces moments qui vibrait au diapason de l’éternité… Mais dans le même instant, d’une façon insidieuse, s’insinuait au niveau le plus fin de sa pensée le désir de maintenir cette félicité pour toujours. Comment aurait-il pu ne pas souhaiter garder éternellement un tel bonheur ?
Pourtant, dès l’on met un oiseau en cage, aussi beau soit-il, sa capacité de voler et sa liberté sont perdues ! Ainsi en est-il de notre liberté intérieure, lorsque que l’on essaye de la retenir, d’en faire notre objet, elle nous quitte. C’est du moins l’impression que nous ressentons dans ces moments là... et jamais la nuit ne semble aussi noire qu’à l’instant précis où la lumière s’éteint. 
 C’est ainsi que Jimmy le vécut ! Après quelques minutes de jouissance, la tristesse et la morosité ressurgirent en lui. De nouveau accablé, de nouveau en proie à ses démons, toute la souffrance du monde parut revenir en masse. Accaparé tout entier par cette douleur qui le tenaillait, par ce tourment intérieur, il sombra dans une inconscience qui le rendit comme aveugle à tout ce qui l’entourait. Il avança, éperdu... et traversa les fourrés épineux sans même prêter attention aux épines qui pénétraient dans sa chair. Sa fuite s’acheva avec la fatigue qui progressivement l’envahit... il s’assit alors, épuisé et le regard vide.
 Les images défilèrent dans son esprit…
 
Jimmy avait 17 printemps, il partageait le quotidien des habitants de cette plaine des basses terres. Bien qu’il apparût, le plus souvent comme un garçon joyeux, en son cœur la tristesse gagnait. Que lui manquait-il pour être heureux ? Il se posait souvent la question... rajoutant même, à travers cette interrogation, une souffrance supplémentaire : celle de se sentir anormal et différent des autres... celle qui consiste, en quelque sorte, à s’apitoyer sur son propre sort. Pourtant, jusqu’à un passé qui n’était pas si lointain, il avait vécu dans le bonheur. Mais sans doute le vent avait-il tourné… Une brisure, une cassure s’était formée quelque part…
 
Après quelques minutes d’égarement, retrouvant son courage, il se releva et se résolut à suivre son inspirateur le ruisseau aussi loin que possible. Celui-ci avançait, serpentant entre les arbres et les rochers, parfois calme et presque stagnant, parfois dévalant la pente, mais toujours le même, toujours la même eau, se parant de divers reflets selon la luminosité. Son cours semblait ne jamais devoir finir, accompagné en permanence par ce murmure de ruissellement que rythmait le bruit des pas du jeune homme, il paraissait vouloir se perdre au fin fond de la forêt. Pourtant, au fil des heures qui passèrent la lumière déclina et l’atmosphère devint plus sombre, plus lourde, la nuit tombait. Pour Jimmy, il s’avérait urgent de trouver un endroit pour dormir, peut-être un trou tapissé de feuilles mortes dans lequel il pourrait se lover. Il se ménagea un passage sous un fourré puis, repérant une cavité sur le sol, il prépara avec soin ce qui allait devenir sa couche.
Inexorablement, la pénombre descendait, paraissant chasser la lumière, elle pénétra dans chaque recoin, traquant le moindre reflet, la moindre couleur. Il s’allongea sur son lit improvisé puis glissa dans une sorte d’inconscience… Comme dans un rêve, il contempla les nuages qui flottaient dans le ciel et les rayons de lune qui s’insinuaient au travers des branches. Ceux-ci lui montraient et lui transmettaient la paix inhérente de cet univers qui nous dépasse mais auquel nous appartenons.
L’obscurité l’enveloppa complètement, il s’enfonça progressivement dans le sommeil, dans d’autres sphères, là où il pourrait se détendre entièrement…
 
 
 Marie…
 
 
Cette nuit-là, un rêve lui apparut : il lui semblait qu’on l’appelait, qu’un vieil homme lui parlait d’une voix à la fois douce et feutrée. Ce personnage, revêtant une apparence simple et majestueuse, dégageait une grande prestance, une profonde sérénité, il donnait l’impression de venir d’un autre monde, d’une autre dimension.
Plongé dans un demi-sommeil, Jimmy laissa au fond de lui, pénétrer ces mots égrainés comme un chapelet. Par leurs sonorités douces et apaisantes, ils l’incitaient à la plus profonde détente et même, à ne pas essayer de les retenir car ils étaient comme des portes ouvertes qu’il suffisait de franchir. Pourtant, lorsqu’au petit matin, il s’éveilla, il se sentit comme rempli de l’intérieur par le souvenir de ces paroles qui résonnaient encore dans son esprit. Elles semblaient être l’expression de la sagesse elle-même, autant pour la direction qu’elles lui donnaient dans sa vie que pour le réconfort qu’elles apportaient dans son cœur... Ce vieil homme disait :
« Remonte le ruisseau jusqu’à la source, remonte le courant, il vient de l’est, c’est la direction qu’il te faut suivre ! Dans cette direction-là où chacun de tes pas amène sur ta vie une lumière croissante... Là-bas !... c’est moi qui viendrai à toi !... » 
Porté par cette clarté qui venait de se révéler, Jimmy se leva ragaillardi et fermement décidé à suivre cette voie qui se profilait devant lui. Il se lava le visage et se mit en chemin avec un tel enthousiasme que ses jambes parurent se mouvoir de par elles-mêmes. Avec l’impression d’être devenu invulnérable, il remonta le cours d’eau lequel, s’enfonçant toujours plus profondément dans la forêt, lui ouvrait le chemin et paraissait vouloir l’encourager dans son aventure. Néanmoins, vers midi, la fatigue et la faim commencèrent à se faire sentir, et avec elles, le doute s’insinua dans son esprit…
N’était-il pas fou de partir ainsi ? Sur l’impulsion d’un simple rêve ! Qu’allait-il chercher dans le lointain ? N’avait-il pas tout ce qu’il lui fallait chez lui ? Que pouvait-il bien manger ? Il était prêt à se contenter de peu de chose, quelques fruits ou même un morceau de pain, mais pour l’instant c’était la pénurie la plus totale ! Alors qu’il ruminait son désarroi tout en progressant entre les arbres et les fourrés, une clairière s’ouvrit devant lui et face à cette clarté soudaine, il s’arrêta un instant. Il se posa sur le tronc d’un arbre mort et le dos calé entre les branches, glissa dans un repos réparateur. Apaisé, il se laissa porter par l’alanguissement de la forêt. Les arbres ondulaient leur feuillage et le ruisseau roulait ses eaux. Sur la rive, les fougères, caressées pas le vent d’automne, laissaient entendre un doux bruissement qui à peine effleurait son esprit. La nature parlait un langage bien particulier, elle transmettait des ondes à la fois claires et puissantes qui le poussèrent vers un apaisement inespéré. Ce bercement le transporta vers une quiétude d’où émergea la certitude que la fatigue et la faim étaient la cause de sa confusion. Une seule solution s’imposa alors : rentrer à son domicile et prendre tout le nécessaire pour effectuer ce voyage dans les conditions optimales…
Soudain, un cri retentit dans la forêt, une onde plaintive qui déchira l’espace et le fit sursauter. Tout s’anima brutalement, debout en un instant, il courut dans la direction de cet appel, car il s’agissait bien d’un appel à l’aide. Cet événement inattendu avait au moins l’avantage de lui donner une direction et de lui permettre, pour l’instant du moins, de ne pas revenir sur ses pas. Quelques instants plus tard, comme pour marquer sa position au milieu de cet espace, la plainte retentit de nouveau, mais toutefois avec une consonance beaucoup plus proche. Au détour d’un sentier, il aperçut alors une vieille femme appuyée sur un gros rocher, elle poussait des gémissements et paraissait en proie à une vive souffrance. Jimmy, tout en s’approchant, lui demanda : 
— Madame, que vous arrive-t-il ? Puis-je vous aider ? Êtes-vous souffrante ? 
La vieille, prenant alors conscience de sa présence, leva lentement les yeux vers lui. Malgré la douleur qui visiblement la tenaillait, son regard exprimait une profonde lucidité et le jeune homme se sentit tellement à nu devant cette présence que durant quelques instant un trouble le subjugua ; il eut l’impression qu’elle regardait jusqu’au fond de son âme. Sans doute perçut-elle son malaise, car esquissant un sourire, elle détourna les yeux et lui dit d’une voix pleine de douceur :
— Merci mon garçon. Je me suis fait mal au dos en ramassant du bois, pourrais-tu m’aider à me relever et me raccompagner jusqu’à chez moi, j’habite au bout de ce chemin que tu vois ici. 
Jimmy répondit par l’affirmative. Il la prit délicatement par-dessous le bras puis tous deux partirent ainsi dans la direction indiquée. Ils n’allaient pas très vite et de temps à autre, elle gémissait, le visage crispé sous l’effet de la douleur. Malgré tout, après quelques minutes de cette marche difficile, une importante bâtisse enveloppée de verdure apparut devant eux.
Une fois à l’intérieur, installée dans un large fauteuil, la vieille femme poussa un soupir et montra des signes de réconfort. Après quelques instants de silence où elle fut comme absente, elle parut reprendre conscience de la présence du jeune homme. Alors, levant un visage chaleureux, elle le remercia et l’invita à prendre place. Elle échangea avec lui les mots anodins de la vie courante, essayant ainsi de le mettre à l’aise et de lui faire comprendre qu’il était le bienvenu. Celui-ci, réconforté par cette manne d’attention qui survenait tout à coup s’abandonna à ce destin qui le prenait en charge. Il croyait être le sauveteur, mais plus tard la réalité se révélerait tout autre… 
Il séjourna chez elle plus d’une semaine. Compte tenu de son état de santé, il n’avait pu se résoudre à la laisser seule. Elle s’appelait Marie. Il y avait en elle une sorte de magie, quelque chose d’indéfinissable… Il se demandait souvent quelles circonstances avaient bien pu forger une telle âme, mais il ne put satisfaire sa curiosité, car très prude, elle ne s’étendait pas sur son propre vécu. Durant ces quelques jours passés en sa compagnie, il l’aida dans les différentes tâches ménagères et pour tout ce qui pouvait être utile. Progressivement, une profonde complicité naquit entre eux et ainsi le jeune homme fut-il incité à lui dévoiler son tourment. Elle l’écouta attentivement et après quelques minutes de silence, elle s’adressa à lui comme une mère parle à un fils.
Puis, voyant combien il était touché par ses paroles, elle se mit à tenir des propos qui dépassaient, et de loin, l’entendement commun. Avec une apparence parfois sceptique, le garçon tendit pourtant l’oreille à ces phrases qui bousculaient sa conception de la réalité. Elle prétendait qu’il était sur le point de s’éveiller à sa véritable nature. Elle affirmait qu’après les innombrables incarnations passées dans l’obscurité, les âmes sont appelées à exprimer ce qu’elles sont vraiment. Elle fit la comparaison avec la naissance d’un enfant qui, au bout d’un certain temps de gestation dans le ventre de sa mère, doit inévitablement venir au monde. Elle précisa aussi, après un temps de silence, que cette transformation entraînait souvent de grands bouleversements dans la vie.
— Jimmy, lui dit-elle en conclusion, tu arrives à ce stade où s’amorce le retour à ce que tu es vraiment. Après un temps incalculable passé dans la division, tu t’apprêtes à renouer avec les couches les plus profondes de toi-même, avec ce que tu es réellement…
Désarçonné dans sa conception de la réalité, le garçon demanda :
— Comment peux-tu affirmer cela ?
— Ce que tu m’as décrit sur ta situation actuelle est très clair… La quête du bonheur est indissociable de la nature humaine et lorsque dans notre vie, nous avons parcouru tous les chemins possibles et que la souffrance ne nous quitte pas, il ne nous reste alors qu’une seule possibilité : rétablir le contact avec ce niveau de paix et d’harmonie déjà présent en chacun de nous, pour finalement dépasser notre douleur et réaliser que nous en sommes libres. Quand cette aspiration devient très intense en nous, incontournable… alors la force de vie nous répond.
    Comment ça ? “La force de vie nous répond…”
— C'est-à-dire qu’elle crée les circonstances appropriées pour nous permettre de nous libérer… 
Les yeux dans le vague, Jimmy répliqua :
— Je ne suis pas certain de bien comprendre tout ce que tu me dis là, cela me semble tellement étrange. 
  Une profonde sérénité émanait du visage de Marie, elle resta silencieuse durant quelques instants, puis reprit :
— Il est sans importance que tu me croies ou non, car les opinions que nous pouvons avoir sur les choses n’ont leur place que dans la couche superficielle de notre conscience. Je t’ai parlé ainsi pour te donner une autre vue de la réalité, t’ouvrir sur une nouvelle dimension de la vie, tu verras ensuite à travers ta propre expérience ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas ! 
— Et… comment est-il possible de “rétablir le contact avec ce niveau de paix” ?
— Il te suffit de suivre les aspirations les plus profondes en toi !... Avec une intention de libération aussi vive allumée en toi, il ne fait pas de doute que le chemin soit déjà sous tes pieds !
De nouveau Jimmy se tut. Il écoutait. Marie continuait à aplanir le chemin, pleinement consciente que ses paroles posaient un jalon, une clarté vers laquelle il pourrait se tendre lorsque son cœur, obscurci par le doute ou la peur, se mettrait à trembler. Et au-delà de son scepticisme, le garçon voyait les choses s’éclairer au fond de lui, comme si au fil de ces mots prononcés, des lumières s’allumaient dans sa tête. Il ignorait évidemment si ses paroles exprimaient la vérité absolue. Mais que lui importait ?… Puisqu’il sentait de la joie s’élever dans son cœur.
Dans la soirée qui succéda à cet entretien, il décida qu’il partirait dès le lendemain. Maintenant, Marie était entièrement rétablie et de plus, il ressentait avec force la nécessité de se conformer à l’impulsion transmise par le songe de cette fameuse nuit. À ce sujet, il s’ouvrit à son amie et celle-ci, tout en lui conseillant de suivre cette route qui se dessinait devant lui, ajouta que l’homme de son rêve était probablement l’ancien de ce village perché sur la montagne de l’est.
— C’est un lieu qui recèle tous les mystères, lui dit-elle, on raconte nombre de légendes à son sujet, on dit que pour le trouver il faut y être appelé sinon on prend le risque de marcher indéfiniment dans la nuit. On raconte aussi que s’y trouvent des écrits qui remontent à l’ancienne tradition ; quant à son patriarche, il serait l’auteur de guérisons inexpliquées. Mais beaucoup de gens parlent de lui… alors que bien peu semblent réellement le connaître.
Leur conversation s’enfonça lentement dans le calme de la nuit, leurs échanges s’espacèrent au profit des moments de silence qu’une paix profonde remplissait. Progressivement, celle-ci, devenant comme une présence presque palpable, parut même englober les quelques propos qui encore s’élevaient entre eux. Au sein même de cette atmosphère, la lune glissa quelques rayons à travers la fenêtre, et, dans cette quiétude où le cœur se relâche, le sommeil les aspira tout les deux…  
Au petit matin, lorsqu’il s’éveilla, Jimmy sentit avec force l’appel du voyage, son être entier paraissait vouloir le pousser dans une seule direction. Pourtant, il réalisait que malgré la beauté du jour qui s’annonçait, il ressentait un pincement au cœur d’être amené à quitter celle dont il était maintenant si proche. Il se leva et se rendit à la fontaine attenante à la maison. Alors qu’il se répandait de l’eau sur le visage, elle surgit derrière lui, toujours dans cette douce quiétude qui la caractérisait.
— Bonjour Jimmy… 
Ce fut, comme chaque matin, les premiers mots qu’elle prononça. Il se retourna et sentit le bonheur revenir. Il la salua à son tour, puis, ensemble, ils se dirigèrent vers la maison. Elle lui proposa en signe de reconnaissance pour l’aide qu’il lui avait apportée, de préparer avec lui ce voyage. Et sans attendre de réponse, elle remplit un sac avec nourriture et vêtements et fut ainsi la providence pour lui, tout comme il l’avait été pour elle.
Sur le pas de la porte, alors qu’il s’apprêtait à partir pour l’inconnu la mine triste et le visage penché vers le sol, elle perçut toutes les difficultés que ce départ signifiait pour lui. Aussi, pour l’aider à poursuivre son chemin vers davantage d’épanouissement, elle déclara :
— Je te remercie pour ton aide. Sans toi Dieu seul sait ce qu’il serait advenu. Mais il est vrai que les gens qui restent intègres, jusqu’au fond d’eux-mêmes, trouvent toujours au bon moment tout ce dont ils ont besoin. Ne sois pas trop triste de partir. La séparation entre les uns et les autres n’existe que dans la mesure où nous la considérons comme vraie. En réalité, il n’y a pas de séparation ! 
Bien que trouvant ces paroles réconfortantes, Jimmy, interloqué, demanda :
— Je ne comprends pas ce que tu me dis là ! Comment peux-tu affirmer que nous n’allons pas être séparés alors que je pars ? 
Marie trouva cette réflexion d’une telle évidence qu’elle ne put s’empêcher de sourire :
— Oui, bien sûr, tu t’en vas, mais n’oublie pas, après ton départ, de regarder dans ton cœur, au fond de toi-même, dans ton ressenti, ce qu’il y a réellement. Peut-être alors, sentiras-tu encore la souffrance de la séparation. Si c’est le cas, accepte-la ! Ouvre-toi à elle, et sans doute partira-t-elle rapidement… Mais peut-être aussi, à d’autres moments, ressentiras-tu ma présence ou de la joie, la “non séparation”. Sache que c’est à ce moment-là que tu vois la vérité. 
Il se souvint alors de l’expérience où il avait ressenti que la forêt riait avec lui. Intuitivement, il perçut à cet instant ce qu’elle voulait dire par “la non séparation”. 
Son regard s’alluma. Que d’espoir, que de bonheur elle lui avait apportés ! Il se retourna, et tout en s’éloignant, s’ouvrit au paysage. Dans le lointain se dessinait la silhouette imprécise de la montagne de l’est…
 
                              
Théodore…
 
 
L’immensité... elle dominait chacun de ses pas ! Mais ne poursuivait-il pas une chimère ? une lueur allumée sur l’horizon qui s’éloignerait sans cesse au fil de sa progression… Pourtant, devant la multitude de chemins possibles qui s’ouvraient en face de lui, le réconfort perçu dans son cœur en allant vers cette montagne lui apparaissait comme la garantie d’une légitimité, l’assurance de la bonne orientation. Il avait compris les paroles de Marie, et même, à certains moments, il avait touché du doigt les réalités qu’elle avait évoquées. Mais ce n’était qu’une lueur trop fugitive. Celle-ci avait troué les ténèbres l’espace d’un instant pour ne laisser ensuite qu’un souvenir incapable d’assouvir son désir de paix et de vérité. Comment une conception intellectuelle, même fondée sur un vécu, aurait-elle pu satisfaire un besoin du cœur, une aspiration de l’âme ?... Comme une image du soleil, elle ne pouvait donner ni chaleur, ni lumière !
 Tour à tour, accablé par le doute puis soutenu par cette poussée qui comme une onde au fond de lui semblait porter ses déplacements, son cheminement intérieur allait de pair avec celui qui se déroulait sous ses pas. Il parcourut les bois, les forêts... remonta le cours d’eau, qui comme un fil d’argent traversant la campagne, devait le conduire à ce mystérieux rendez-vous. Dans cette progression, la montagne montrait à chaque nouveau jour un relief toujours plus imposant, comme une étrange entité, elle lui transmettait par sa simple présence le courage et la force nécessaire. Un soir enfin, parmi les ombres du crépuscule, sur ce sol qu’aucun homme ne semblait avoir jamais foulé, elle se dressait devant lui ! Il leva son regard vers elle et sut alors en un instant qu’il était proche du but. Il déposa son sac, s’assit par terre et mangea avec plaisir une part de cette nourriture si chère que Marie lui avait donnée, puis, avec l’eau du ruisseau qui chaque jour paraissait plus limpide, il étancha sa soif. Dans le grésillement de la nuit qui tombait, il s’allongea, enveloppé par cette présence… et celle-ci rasséréna ses blessures et le recouvrit d’une onde de quiétude dans laquelle il eut l’impression de flotter au cœur même de son sommeil. Au matin, lorsque le soleil pointa à l’horizon, il se leva, conscient qu’avec cette ascension, c’est un jour nouveau qui se préparait. Avec l’eau du ruisseau, il s’aspergea le visage et dissipa ainsi les brumes de la nuit, puis, sans attendre, commença à gravir le sentier en lacets qui se présentait sous ses pas. Afin de ménager ses forces et de ne pas disperser son énergie par des mouvements inutiles, il progressa avec le plus grand calme. De temps à autre, il jetait un regard furtif vers le sommet. Celui-ci, comme la promesse d’un avenir radieux, trouait les nuages et s’élevait vers le ciel... alors que la plaine, montrant une surface toujours plus étendue, effaçait les particularités de ses reliefs et dissolvait ses différences dans une vision plus uniforme. En fin de matinée, le sentier rocailleux le conduisit dans une épaisse forêt et sous ce couvert, l’horizon se réduisit aux arbres les plus proches. Comme pour gommer toute trace du passé, les immenses étendues qu’il venait de parcourir et aux confins desquelles se trouvait son village, disparurent ; de même, pour le sommet qui, comme un rêve, avait suggéré une perspective d’avenir, toute projection lointaine s’évanouit. La seule clarté qui subsista alors, dans cette demi pénombre, émanait des particules de lumière que reflétait le ruisseau et que celui-ci continuait à capter malgré l’absence manifeste du soleil. À la mi-journée, le sentier qu’il gravissait devint plus abrupt, mais comme pour compenser cette difficulté, la végétation moins fournie laissa de nouveau percevoir des parts de ciel plus grandes et ainsi le délivra de la pénombre. Sous cette clarté retrouvée, le ruisseau, comme s’il se réjouissait de cette aubaine, jouait avec les caprices du relief ; parfois, il tombait brutalement des à pic vertigineux pour tourbillonner plus bas dans des bassins naturels... et ensuite se libérer de ce bouillonnement et reprendre un cours plus paisible. À la nuit tombante, il n’était plus qu’un ru qui sortait d’un fourré infranchissable. L’entrelacement des branches et des broussailles qui l’enserrait était tel qu’une évidence s’imposa dans l’esprit du jeune homme : “Jamais je ne pourrai atteindre la source !... Sans aucun doute ma route s’arrête ici !”
Il se résigna donc devant cette impossibilité de toucher ce qui, selon toute vraisemblance, ne pouvait pas être touché...
Les journées se succédèrent, interminables… et tout comme il avait parcouru ce chemin pour s’approcher de cette source, il devait maintenant en suivre un autre bien plus ardu, car celui-là lui imposait l’immobilité et la confrontation avec ses propres peurs, ses propres limites. Mais cette progression décuplait ses forces et il s’encourageait avec l’évidence que si Vérité il y a, c’est dans la simplicité et l’état le plus naturel qu’elle se laissera percevoir. Malgré tout, les doutes l’assaillirent sans cesse, ils le poussèrent dans ses derniers retranchements, dans une sorte de combat entre l’Être, ce plan inaliénable en lui, et ces niveaux superficiels dans lesquels s’installent la crainte et l’incertitude. Mais sa détermination ne fléchit pas ! Il aspirait profondément à connaître ce qui se trouve derrière le miroir des apparences. Son attente s’éternisa… À l’absence d’attraits extérieurs procurés par les déplacements, s’ajouta le manque de nourriture et sa souffrance devint si intense qu’il se demanda réellement s’il n’allait pas mourir sur place. 
Tout comme il se couchait sur le sol pour dormir, il abandonna ses croyances et laissa disparaître l’énergie qui les maintenait. Puis, progressivement, il la vit renaître en un seul courant qui était son aspiration à dépasser les limites de l’enfermement. Il offrit ce qu’il était, avec les manques et les failles qui l’habitaient. Un cap passa en lui, une porte s’ouvrit… il lâcha prise…
Le lendemain, à son réveil, le vieux sage était là ! Lorsqu’il le vit ainsi, assis devant lui, Jimmy sentit un flot d’émotion le submerger et malgré son désir de le contenir, les larmes coulèrent le long de son visage. Son cœur lâcha soudain toute la tension qu’il avait accumulée durant ces derniers jours et pourtant, il sut spontanément que c’était bien cet homme-là qu’il attendait.
Avec le temps, le moment de trouble se dissipa et les regards se croisèrent. Les traits de cet homme reflétaient la simplicité et l’innocence d’un visage d’enfant alors que ses yeux laissaient transparaître une présence et une ouverture sans faille. Assis près de lui, Jimmy eut l’impression de rentrer dans autre chose, dans une autre énergie. Il s’établissait entre eux un lien subtil qu’il n’aurait su définir. Le temps parut se suspendre, ni l’un ni l’autre ne parlaient et devant cette incertitude et ce silence, Jimmy, décontenancé, se redressa, se dégourdit les jambes, puis s’approcha du vieillard. À ce moment-là, celui qui allait pour un temps devenir son guide, se leva à son tour et lui dit dans la plus grande simplicité :
— Sois le bienvenu mon garçon ! Si tu es prêt à me suivre, nous avons une longue route à faire. 
En bougeant timidement la tête, Jimmy acquiesça. Il était prêt à beaucoup de choses pour qu’une nouvelle porte s’ouvre sur sa vie…
Délicatement, le vieillard ramassa le tissu sur lequel il était assis, le secoua et le rangea dans le sac posé près de lui. Puis, après s’être désaltéré dans le ruisseau, avec détermination il commença à gravir un sentier pierreux s’élevant vers le sommet. Surpris par la vivacité dont il faisait preuve, Jimmy lui emboîta le pas… En silence, ils cheminèrent ensemble, suivant les sinuosités entre les arbres, les fourrés et les rochers. Après quelques heures de marche, la végétation se fit plus rare, seuls quelques buissons desséchés et quelques arbustes épars s’accrochaient encore sur ce flanc de montagne.
Sur une plate-forme rocheuse qui surplombait un précipice, leur attention fut captivée par le paysage qui s’étendait à leurs pieds. Jimmy se plaça alors près de son compagnon, lequel, après avoir quelque temps laissé son regard plonger dans le vide, se mit à parler :
— As-tu remarqué mon garçon, que la vue sur le paysage change en fonction de l’altitude où nous nous trouvons. C’est toujours la même plaine que nous avons en bas, mais on la voit différemment selon l’endroit d’où on la regarde. Il y a en cela une similitude avec l’esprit humain, selon son degré de clarté, il voit la réalité d’une manière ou d’une autre. Ce monde, qui se déploie sous le regard des uns ou des autres, apparaît différent selon le point de vue de celui qui regarde. À partir de ces différents angles de vision se déterminent les manières innombrables de considérer les choses et par voie de conséquence, les actions bonnes ou mauvaises des hommes. 
D’une voix volontairement douce afin de marquer le respect, Jimmy demanda :
— Mais alors, comment pouvons-nous être certains que notre vision est la vraie ? 
— Quel est celui qui pourrait dire que sa perception du monde est la seule qui soit authentique ? 
Après quelques instants de silence, le vieillard reprit :
— D’une certaine manière, on pourrait dire qu’elles sont toutes vraies puisqu’elles dépendent de celui qui regarde. C’est un aspect important, le comprendre nous donne davantage de recul, de tolérance par rapport aux comportements des uns et des autres… Et dans cet élargissement de conscience, nos agissements ne sont plus alors motivés par un besoin de réaction, mais par l’aspiration de notre propre cœur.
— Je comprends, mais pourtant, il doit bien quand même y avoir une vérité quelque part…
— Si tel est le cas, elle est sans doute comme un diamant aux multiples facettes dont chacune reflèterait un aspect de la réalité… Elle se trouve probablement à l’origine de cette vision là, où l’acceptation authentique des différences entre les uns et les autres est telle que celles-ci nous apparaissent finalement comme dissoutes. 
Jimmy écoutait attentivement le vieil homme dont la voix monocorde l’apaisait et lorsque son monologue fut terminé, le silence portait une telle texture qu’il semblait envahir tout l’espace. Ils s’assirent ensemble et le sage donna alors à son protégé quelques biscuits sortis de son sac ; bien que d’une consistance pourtant assez dure ceux-ci lui parurent délicieux, probablement le genre de nourriture qui se conservait longtemps. Après cette pause opportune, ils repartirent, mais sur un rythme beaucoup plus lent, leur dernier échange les avait rapprochés et une sorte de gaieté, une joie s’était animée dans le cœur du garçon. Ils marchaient maintenant côte à côte et en les voyant comme ça, venir de loin, on aurait pu croire qu’ils étaient deux vieux amis. Ainsi, le vieillard, faisant plus amplement connaissance avec son jeune compagnon, lui apprit qu’il se nommait Théodore et qu’ils se rendaient dans un village situé sur l’autre versant de la montagne.
La nuit tombante unifia progressivement les couleurs et les contours, mais le pas du vieillard gardait toujours la même assurance. L’aisance avec laquelle il se déplaçait au milieu de tous ces escarpements rocheux, trouvait son chemin ou même tout ce qu’il pouvait désirer, montrait qu’il connaissait très bien la région. Il s’immobilisa soudain devant une grotte de faible profondeur et invita Jimmy à s’installer. Ils dormirent sur place et lorsque le jour se leva, de nouveau, ils reprirent leur route… Vers midi, sur le sommet dénudé de la montagne, ils contemplèrent un moment le paysage qui s’étalait tout autour d’eux. Sur l’autre versant, à quelques lieues de là, s’étendait un vaste plan d’eau partiellement recouvert par une luxuriante végétation. Jimmy apprit que c’était sur les bords de ce lac, probablement un ancien volcan, qu’il allait vivre quelque temps. Après cette courte halte, ils s’enfoncèrent sous le couvert de cette forêt dont les reliefs, comme des vagues sur un océan de verdure, s’étendaient à perte de vue. Ils pénétrèrent dans les profondeurs, le feuillage les recouvrit et l’horizon disparut de leur champ de vision…
En début de soirée, lorsqu’ils atteignirent les abords du lac et qu’ils virent le soleil couchant qui se reflétait sur les eaux, ils furent fascinés par tant de beauté. Au-dessus de ce scintillement incessant, les arbres, majestueux, se penchaient et projetaient leurs formes qui fluctuaient au gré des ondulations de la surface... de telle sorte que leurs regards ne parvenaient plus à discerner si ce mouvement était provoqué par le balancement des branches dans le vent ou par les rides qui couraient sur le plan d’eau ; à moins qu’il ne fût causé par le vent lui-même qui aurait troublé leurs visions ou peut-être, qui sait ?... Par l’esprit de celui qui contemple, envoûté par le charme du jeu de l’ombre et de la lumière… Dans cette extase, ils furent à tel point émerveillés qu’ils en oublièrent, un instant, la fatigue et la faim qui les tourmentaient. Ce feu, qui à une époque reculée avait surgi du plus profond et creusé ce volcan, venait aujourd’hui du zénith et se reflétait sur ce miroir liquide, et celui-ci, s’embellissant dans cette multitude d’éclats lumineux, paraissait vouloir témoigner de la présence du ciel sur la terre.
Étonné par ce bien-être qui s’éveillait au fond de lui, le garçon se demanda quelle pouvait en être réellement la source, car, bien souvent témoin de paysage merveilleux, il n’avait jamais connu semblable extase.
“Peut-être, les mots de sagesse que j’entends depuis mon départ sont-ils à l’origine de cette ouverture en moi... pensa-t-il... car sans quiétude, sans bonheur, sans profondeur intérieure, même le plus beau des spectacles peut nous laisser indifférents..., nous laisser comme un miroir obscurci qui n’aurait plus la possibilité de refléter ce qui lui fait face.”
En percevant tout cela, il réalisa soudain ce que signifiait l’expression : 
“La beauté est dans l’œil de celui qui contemple.”
Lorsqu’il émergea de ses pensées, il reprit conscience de la présence de cet homme, qui, lui aussi, semblait fondu dans le même émerveillement… Il l’observa durant quelques instants, et, comme s’il se réveillait tout à coup, il fut comme étonné par cette présence qui lui donnait une direction dans sa vie. Comme pour confirmer le bien-fondé de cette réflexion, le vieillard leva alors la main vers le lac et le doigt tendu, il lui dit simplement :
— Regarde !… 
À force d’attention, le garçon aperçut des habitations sur l’autre rive… Elles étaient si bien intégrées dans le paysage qu’elles auraient pu facilement passer inaperçues. Ils reprirent le chemin, contournèrent le plan d’eau et se dirigèrent vers ces constructions. Peu après, ils approchèrent de l’ouverture qui se dessinait dans le mur d’enceinte du village, et celui-ci exhiba alors ses rues animées par les jeux des enfants et le travail des hommes. Les maisons, construites en pierres de taille, alliaient le charme à la simplicité ; par leurs structures solides, elles montraient une profonde assise sur le sol et témoignaient que leur implantation en ce lieu remontait à une époque très ancienne. Sur les façades, les entrées en forme d’arcade arboraient différents motifs sculptés qui, visiblement, manifestaient une volonté d’honorer les visiteurs qui en franchissaient le seuil. Les grands arbres, seuls témoins en ce lieu de la forêt omniprésente, leur donnaient par leurs branches élancées au-dessus des toitures, une sorte de surenchère de protection, comme s’ils souhaitaient, eux aussi, contribuer au sentiment de bien-être qui émanait de cet endroit. Avec admiration, Jimmy observa cette scène où les différentes manifestations témoignaient d’une profonde harmonie entre les hommes et la nature.
Avec joie, il constatait qu’il venait de pénétrer dans un lieu où le bonheur régnait en maître…   
                         
 
 
Par Jean-Yves - Publié dans : Roman: La naissance de Jimmy- Première partie - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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