Roman: La naissance de Jimmy- deuxième partie

Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /2008 09:56

 Le village...

Les arbres enveloppaient les habitations. Ils déployaient leurs présences bien au-delà des regards et devant cette scène où l’animation humaine semblait se surimposer à cette nature de silence et de majesté, Jimmy, ému, suivait le vieillard d’un pas hésitant. Autour d’eux, dans les regards, une flamme pétillait : expression muette de bienveillance elle disait ce que les mots n’auraient pu exprimer. La joie s’anima soudain. Dans un sursaut, quelques voix s’élevèrent. Il y eut dans l’air une sorte de pétulance, de joie de vivre qui, par contraste, rendait comme obscur le cœur du garçon. Le visage teinté par les éclats suintant entre les feuillages et par les visages rayonnants tournés vers lui, il paraissait écrasé par toute cette nouveauté. Quelques mots s’élevèrent. Paroles de bienvenue, ils apportèrent calme et sobriété et bientôt un groupe se forma autour d’eux. La voix profonde de Théodore s’éleva et dissipa toute agitation ; comme une onde de calme elle recouvrit tous les murmures :
— Merci mes amis ! Je vous présente Jimmy…
Deux colosses s’approchèrent, véritables montagnes de chair, ils marchaient d’un pas lourd et tranquille. La scène ne manquait pas de pittoresque et tandis que le cercle s’ouvrait pour laisser passer les deux hommes, Théodore, dont les yeux pétillèrent de contentement en les voyant, marqua un temps d’arrêt puis reprit :
— Jimmy, sois le bienvenu parmi nous ! Je te présente Igor et Mathias. Ils vont s’occuper de toi. La seule chose que je te demande, si tu choisis de séjourner un moment parmi nous, c’est de ne jamais t’enfuir sur un coup de tête.
Puis, s’adressant aux deux hommes, il ajouta :   
— Il faudrait lui trouver quelque chose à manger, il doit être affamé. 
 Ceux-ci, d’un signe de tête marquèrent leurs approbations puis, invitant Jimmy à les suivre, partirent vers l’intérieur du village. Peu après, ils débouchèrent sur un espace dégagé en bordure duquel une habitation ouvrait de larges portes. À l’intérieur, parmi les quelques couples qui dînaient dans une atmosphère apaisée, Igor désigna une table où ensembles ils s’installèrent. Jimmy paraissait obnubilé par le décor autour de lui, à ses yeux chaque mouvement se manifestait comme dans un rêve. Il vit une femme gracieuse traverser la pièce. Elle venait vers eux… D’un léger sourire, elle le salua.
— Marthe, s’il te plait, demanda Igor, pourrais-tu nous apporter le boire et le manger ? 
D’un signe de tête elle acquiesça puis revint quelques instants plus tard et déposa la nourriture sur la table. Au cours du repas, sous les attentions constantes de ses compagnons, le garçon se dégrisa quelque peu ; il montra des signes de détente et parfois même un sourire venait éclairer son visage lors des pointes d’humour lancées par Igor. Celui-ci se révéla être une personne raffinée et ses remarques, toujours judicieuses et fort à propos, apportèrent à la soirée une atmosphère chaleureuse et conviviale. Son compagnon, encore plus massif que lui, laissait deviner que sous une apparence assez rustre, se cachait quelqu’un d’une très grande bonté. Il ne se montrait pas très loquace, mais à certains moments ses yeux pétillaient. Il paraissait incarner la terre elle-même avec la générosité qui lui est inhérente. Tout en conversant avec les deux hommes, Jimmy contempla ce qui l’entourait. Marthe apporta la lumière sur chacun des lustres accrochés sur les murs puis, brisant quelques brindilles, elle alluma la grande cheminée. En quelques instants les flammes crépitèrent et diffusèrent chaleur et clarté sur l’ensemble de la salle. C’était sans doute ici que les hommes venaient se réchauffer quand les nuits glaciales de l’hiver enserraient le village… l’un de ces endroits où les cœurs se rassemblaient jusqu’à ne devenir qu’un seul, lequel… pouvait alors s’enflammer à travers les échanges de cette multitude simulée…
À la fin du repas, Mathias, visiblement fatigué, proposa à Jimmy de lui montrer sa chambre. Ils sortirent de la grande salle, la nuit recouvrait tout et justes quelques lueurs filtrant au travers des habitations perçaient encore çà et là dans l’obscurité. Précédé par les deux hommes, il se laissa guider dans le noir jusqu’à un autre bâtiment dans lequel un espace lui fut attribué. Il salua ses deux compagnons puis s’allongea sur le lit. Dans une demi pénombre il essaya de distinguer les meubles qui l’entouraient : une petite table, un tabouret et ce qui ressemblait à une armoire. Puis, emporté par la fatigue, il s’endormit rapidement.
Au matin, la lueur naissante du jour, suintant au travers des carreaux de sa fenêtre, fit revenir à lui le souvenir de la veille. Après avoir évacué son engourdissement, il s’habilla et sortit prendre l’air. Il erra au hasard entre les maisons et laissa pénétrer en lui la fraîcheur de l’aube. Comme ébahi par tout ce qui s’ouvrait à son regard, il lui semblait qu’il venait d’arriver dans un autre monde…
« Que pouvait bien faire ce groupe dans un milieu aussi isolé, à plusieurs jours de marche des autres villages ? Qu’est-ce qui motivait une telle solitude ? »
Telles étaient ses pensées, alors qu’il contemplait chaque chose autour de lui, les arbres gigantesques dont le feuillage très dense cachait la majeure partie du ciel, l’apparence de ces habitations, les parterres de fleurs sur le devant. Il écouta les bruits du matin. La vie renaissait et les personnes les plus matinales sortaient de chez elles… Cette excursion dans le jour naissant lui montra de nouveaux visages, tous affables ils le saluaient sans pour autant prêter une attention particulière à sa présence ; c’était, dans leurs regards, comme s’il avait toujours été là, comme s’il vivait ici depuis des années. Au cours de cette errance où le rêve flirtait avec le réel, une interrogation s’imposa dans son esprit : "qu’allait advenir de lui ?". Il se dirigea alors vers la grande salle à manger où il espérait y trouver le vieil homme, il pourrait très certainement lui apporter une réponse.
Sur place, quelques villageois occupés à déjeuner le saluèrent gentiment d’un signe de tête. Mais il ne vit personne de sa connaissance, excepté Marthe qui l’invita à s’asseoir et à choisir ce qu’il voulait parmi les fruits, laitages ou biscuits disposés sur la table. Elle ajouta que Théodore souhaitait lui parler et qu’il n’allait probablement pas tarder. Jimmy s’installa seul à une table et se servit une tisane avec une part de brioche puis attendit…
Beaucoup plus tard, alors qu’il commençait à s’impatienter, la porte s’ouvrit et le vieillard pénétra dans la salle. En le voyant arriver ainsi de sa démarche majestueuse, Jimmy ne put s’empêcher d’être admiratif : la paix, la prestance émanaient de sa personne et la totalité de son être exprimait ce que probablement, il vivait au fond de lui…
— Alors mon garçon, as-tu bien dormi ? lui demanda-t-il tout en s’approchant de la table. 
— Oui ! Ça va ! Mais je crois qu’hier soir, j’étais vraiment très fatigué !…
— Bien ! De nouveau je te souhaite la bienvenue ici au nom de tous les habitants de ce lieu.
— Merci beaucoup ! 
— Je préfèrerais que nous allions dehors si tu as fini de manger. Il convient d’examiner comment ta situation va évoluer. 
Ils sortirent et marchèrent ensemble jusqu’à l’extérieur du village. Théodore, fidèle à son habitude que le jeune homme commençait à connaître, faisait la part belle au silence. Il semblait laisser l’inspiration venir à lui… Du coin de l’œil, le garçon le regarda tout en essayant de deviner ce qui allait suivre.
— Jimmy, lui dit-il, si tu souhaites rester ici quelque temps, il faudrait que nous déterminions ensemble quel genre d’activité te conviendrait le mieux. As-tu l’habitude du travail de la terre ou bien as-tu de l’expérience pour la construction des maisons ? Peut-être autre chose… À quoi aspires-tu ? Qu’est-ce qui coule en toi ? 
Sans hésiter, Jimmy lui confia avec franchise la nature de ses pensées, ses doutes et son incertitude : 
— Théodore, je voudrais en premier lieu vous remercier de tout ce que vous faites pour moi, mais je vous avoue que je ne sais pas trop si je dois rester ici. Je suis désorienté, mais je comprends que ma présence auprès de vous rend nécessaire ma participation aux activités afin de contribuer à la marche du village. Je crois qu’il est préférable que vous me disiez en quoi je peux être utile. Je n’ai pas de compétence particulière, mais je peux évidemment faire tout ce que l’on me demandera. 
Visiblement satisfait de son attitude, le vieil homme répliqua :
— Je n’attendais pas d’autres réponses. Tu as raison d’être sincère, mais souviens-toi que les activités quelles qu’elles soient ne sont pas là uniquement pour la marche de la communauté, elles nous sont indispensables pour notre propre équilibre. En réalité, c’est parce que l’action est vitale, pour le bien des hommes et l’harmonie du monde, que la force de vie rend sa nécessité incontournable. 
Jimmy ne comprit pas le sens de ces paroles, cette façon de considérer les choses lui étant totalement étrangère, il demanda :
— N’est-il pas vrai que si personne ne cultive les sols, vous n’aurez plus de nourriture ? La véritable raison de l’action, ne se trouve-t-elle pas dans le besoin de se nourrir, de s’habiller et de mettre un toit sur notre tête ?  
— Si, bien sûr, mais à la base, la nécessité de l’action est engendrée par ce besoin de mettre en contact le monde physique et le plan spirituel. Le rôle de l’être humain, du fait de sa double nature, est justement d’établir ce pont, cette jonction… 
Le garçon se sentait complètement dépassé par cette manière de percevoir la vie, mais il avait cette sagesse innée qui permet d’écouter sans nécessairement prendre parti. Grâce à elle, il pouvait se forger une opinion au-delà de toute croyance préétablie.
Le silence s’installa… et une gêne le troubla, car il ignorait totalement quelle activité lui conviendrait le mieux. Pourtant, malgré son incertitude évidente, le vieil homme, comme s’il savait ce qui allait se passer, ne semblait pas presser d’obtenir une réponse.
Il lui proposa de rejoindre Igor et Mathias qui construisaient une salle commune au centre du village ; il lui laissa entendre que cette occupation paraissait la plus appropriée pour l’instant. Le garçon suivit donc ce courant qui se dessinait devant lui et bien qu’il fût novice en la matière, il se promit d’y mettre la meilleure volonté possible. Lorsqu’il arriva sur le chantier, les deux hommes manifestèrent aussitôt un enthousiasme joyeux propre à dissoudre son apparence timorée ; ils dégageaient une puissance colossale et donnaient l’impression que toutes leurs actions étaient de la plus grande simplicité. Tout en poursuivant leur travail, ils expliquèrent d’une manière succincte les rudiments de la construction.
 — Le premier principe, lui dit alors Mathias de sa voix forte et bourrue, c’est de construire le bas avant le haut… Lorsque la structure de base est bien établie, inébranlable, on s’appuie sur elle pour bâtir le reste. 
Jimmy esquissa un sourire tellement cette évidence sautait aux yeux, pourtant, l’expression de cet homme dégageait une si grande force, une telle assurance, qu’il se détourna pour cacher son
amusement. Sans doute devinèrent-ils la nature des pensées qui animaient le garçon, car dans un échange de regard complice, leurs yeux devinrent rieurs. Montrant qu’ils n’étaient pas dupes, Igor lui dit calmement :
— Tu sais Jimmy, il y a des choses qui semblent indéniables, mais qui pourtant échappent à la majorité des gens !… 
Touché par cette remarque, il se sentit un peu honteux face à ces hommes au passé sans doute riches d’une expérience de la vie beaucoup plus importante que la sienne. Désireux de montrer un peu plus d’humilité, tout au long de la journée il fit preuve de la plus grande diligence ; cependant, quelquefois, l’impression d’être gauche ou même inutile prenait le pas et l’écartait de l’activité. Alors, en retrait, il observait leurs gestes et façons de travailler, leurs mouvements calmes et précis qui se déployaient dans l’espace avec une grâce surprenante pour des individus de cette stature ; ils se comportaient tous les deux comme la main droite et la main gauche d’une même personne et montraient une parfaite complémentarité.
Le temps s’écoula paisiblement puis le soir arriva et avec la décroissance de la luminosité, l’activité des hommes, elle aussi s’atténua…
 
Lorsque le soleil se couchait sur le flanc de la montagne et que ses derniers rayons affleuraient la cime des arbres à l’horizon, ils indiquaient ainsi que s’achevait la journée de labeur. Ils signifiaient qu’après le dispersement lié à l’action, toute chose devait revenir à sa source, à son origine. Comme si l’aurore, avec la mise en route des activités humaines, sonnait la diffusion des consciences dans chaque domaine de la vie matérielle, alors que le crépuscule les rappelait à se réunir de nouveau en un seul point…
 
En réponse à cette aspiration naturelle, les deux hommes, accompagnés de Jimmy, se rendirent dans une salle où traditionnellement, chaque soir, les villageois se retrouvaient pour une session de silence…
 

Le silence…
 
 
Une profonde atmosphère de paix émanait de ce lieu. Les dernières lueurs du jour, diffuses, se dispersaient timidement. Dans une semi obscurité, Jimmy observa avec curiosité les agissements autour de lui ; certains s’assirent directement sur des nattes posées sur le sol tandis que d’autres prenaient place dans des fauteuils confortables, chacun à sa manière se préparait à retrouver la source en lui. Il s’installa sur l’un des sièges et attendit. Comme un chapelet, le temps s’égraina lentement et tout autour du garçon, les yeux clos et les visages fermés montraient que chacun rentrait au plus profond de lui-même. Il se retrouva seul, au milieu de tous ces gens devenus complètement imperméables à toute sollicitation extérieure, comme absents au monde. Puis, après un laps de temps indéfinissable, il y eut quelques mouvements… certains s’étirèrent, ouvrirent les paupières, et… lentement se levèrent. Sous le regard désabusé de Jimmy, ils émergeaient de ce silence qui lui apparut alors comme une notion inconnue, un nouveau concept qui surgissait dans sa vie. Lorsque la session fut bien achevée et que chacun repartait vers son foyer, il se dirigea vers Théodore et lui demanda de plus amples informations quant à la conduite à tenir pendant les séances de méditation. Celui-ci lui répondit de se laisser-aller et qu’il n’y avait rien de particulier à faire…   

— Cette activité permet au silence de se rétablir en nous, lui dit-il, à l’esprit de trouver sa propre direction, son propre rythme et ainsi, progressivement, de se retrouver lui-même tel qu’il est. Ceci est d’ailleurs la raison première de toute démarche spirituelle !…  
Bien qu’il ne fût pas réellement satisfait par cette réponse qu’il jugeait trop évasive, Jimmy l’accepta de bonne grâce car il savait que très souvent les instructions sont transmises de manière implicite ; elles sont comme le doigt qui montre la lune et qu’il ne sert à rien de fixer du regard ou de vouloir saisir… 
Après le repas il sortit seul dans le soir, il désirait laisser tout cela descendre en lui : cette nouvelle vie, ces nouvelles façons d’appréhender les choses. Il souhaitait que la réalité se dévoilât au-delà des convictions préétablies, ou même du besoin viscéral de croire en une chose ou une autre pour se rassurer.
Il flâna nonchalamment entre les maisons. Un sentiment de liberté le gagna, l’altitude et peut-être la majesté de cette montagne se révélaient être source de paix et d’inspiration. Voyant la lune qui perçait entre les branches, il sortit du village et rejoignit une esplanade d’où la vue sur le ciel était particulièrement dégagée. Il leva les yeux vers ce cercle de lumière entouré d’étoiles… Et devant cette immensité, un sentiment d’éternité l’envahit, il lui semblait que sa conscience, soudain, englobait tout l’espace… Et les pensées qui défilèrent alors dans son esprit paraissaient s’élever de cette grandeur sans limites. Elles ressemblaient en cela à des notes de musique se détachant une à une d’un fond sonore continu… Enveloppé par la paix, il rejoignit sa chambre et s’endormit…
 
Le lendemain, Théodore voulut apporter une réponse à la question que Jimmy lui avait posée la veille. De par le flot d’amour qui l’animait, ne pas répondre au questionnement sincère de son protégé était impossible. Il comprenait qu’il n’était pas réellement convaincu de la réalité des bienfaits procurés par les sessions quotidiennes de silence, ni même de leurs nécessités. Aussi, dès qu’il l’aperçut, dans le courant de la matinée, d’une façon enjouée il lui proposa une petite marche matinale… en vue de s’éclaircir l’esprit, lui dit-il, pour respirer l’air pur de l’aube. Ils sortirent du village et sur le chemin, avec douceur, il lui tint quelques propos anodins… Lorsqu’ils arrivèrent sur le bord du cours d’eau qui descendait vers la Forêt-Noire, la voix du vieil homme parut se mettre en accord avec le bruissement de l’onde elle-même. Touché par le charme ambiant, le garçon écouta les mots qui s’élevaient :
— Écoute bien Jimmy, le ruisseau chante, il coule paisiblement et ses eaux, comme par une caresse de soie, affleurent inlassablement les cailloux. Sous ce doux frottement, le plus tendre et imperceptible qui soit, ceux-ci perdent alors leur rugosité et deviennent des galets qui au fil du temps s’amenuisent et disparaissent dans l’eau elle-même… De la même façon, les sessions de silence unissent les profondeurs de notre être avec la vie matérielle, elle permet que celle-ci acquière progressivement les qualités de notre réalité intime… Tout comme l’eau qui coule continuellement sur les pierres et les transforme en galets, d’une manière imperceptible au jour le jour, c’est la persévérance et la régularité de la pratique qui donne les meilleurs résultats.  
Regarde encore de quelle façon la nature elle-même se manifeste… L’hiver, les arbres poussent leurs racines vers les profondeurs, ils cherchent dans les méandres de la terre l’énergie et la stabilité dont ils ont besoin, devenant ainsi plus forts et plus aptes à grandir encore. À l’extérieur, rien ne bouge, ils ressemblent à des morts. Pourtant, c’est de ce mouvement-là que dépendent leur survie et leur expansion !
Puis, au printemps, comme pour montrer leur beauté et nous assurer qu’ils n’ont pas perdu de temps durant la saison froide, ils projettent leurs branches et leur feuillage dans le monde visible. Ensuite, ils donnent des fruits ou des fleurs et participent ainsi, chacun à sa façon, au grand cycle de la vie.
Si nous, nous ne vivons pas cette profondeur de notre être, nous sommes alors comme des arbres sans racines. Il nous faut participer à ce grand jeu de la vie, intégrer pleinement notre statut d’être humain et assumer notre rôle au sein de l’harmonie du monde. Sinon le déséquilibre et en conséquence la souffrance sont inévitables. Nous serions alors comme des enfants désobéissants qui refuseraient le flot de vie qui les anime… 
Bercé par ses paroles, le garçon acquiesça.
Après cet échange qui amena de nouveaux éclairages pour lui, ils revinrent tranquillement sur leurs pas tout en contemplant le miracle et l’enchantement de la nature qui les entourait…
      
 
L’hiver…
 
 
Les journées se succédèrent, les semaines et les mois… Mais au fil du temps, contrairement à tout ce que l’on aurait pu supposer, une distance se creusa entre Jimmy et Théodore… Celui-ci continua à communiquer avec lui, bien sûr, mais il ne lui transmit plus aucune de ses précieuses paroles de sagesse, et même parfois, les remarques qu’il proféra à son encontre lui apparurent presque désobligeantes ; le flot de son enseignement semblait s’être tari à jamais et le garçon, toujours à l’affût des perles de lumière que le vieil homme aurait dû, dans son optique, lui communiquer, voyait sa déception s’accroître de jour en jour. 
En réalité, l’attitude du guide se fondait dans la nécessité de chaque instant, il pouvait apparaître gentil, avenant, ou bien indifférent et lointain selon le besoin de son disciple de dépasser telle ou telle limite. Le maître incarnait la force de vie qui s’animait pour la transformation et l’évolution de son protégé. Mais tout cela, Jimmy l’ignorait…
L’hiver arrivait et le changement du climat rendait l’existence beaucoup plus difficile. Plusieurs fois déjà la neige était tombée et les hommes, calfeutrés dans leurs habitations, attendaient dans la paix des conditions plus propices au travail extérieur. Fréquemment, ils se réunissaient dans des veillées animées autour d’un feu de cheminée. On y parlait du temps jadis ou des récoltes à venir, les rires fusaient souvent… Parfois, certains racontaient des histoires sur l’ancienne tradition ou alors essayaient d’imaginer ce qui avait bien pu se produire pour cette civilisation. D’autres encore se hasardaient à démêler la légende des faits réels, ce qui ne manquait pas de provoquer de vives discussions… mais qui s’achevaient toujours par des éclats de rire.
Jimmy apprit à mieux connaître les trois cents habitants de ce village. Chaque adulte occupait une activité spécifique et contribuait ainsi à la marche de la communauté. Certains d’entre eux, souvent des hommes très robustes, coupaient et débitaient les arbres destinés au chauffage ou à la construction. Ceux-là…, même lorsqu’ils parlaient ou se déplaçaient, la terre elle-même se mettait à bouger tellement leurs voix et leurs pas se répercutaient avec force. D’autres, souvent plus habiles de leurs mains, accomplissaient des travaux de vannerie ou fabriquaient des outils pour les cultures ; ils répétaient ainsi, inlassablement, des gestes qui remontaient à la nuit des temps. D’autres encore formaient les enfants ; fins pédagogues, ils connaissaient tous les rouages de l’âme humaine, ils étaient des maîtres… Ils s’évertuaient à faire mûrir leurs protégés afin qu’ils deviennent des adultes équilibrés, heureux et pleinement satisfaits de leur existence. Mais leur enseignement visait surtout à les rendre libres intérieurement de sorte qu’ils expriment la totalité de leur être et qu’ainsi la force de vie réponde spontanément à leurs désirs.
Jimmy contemplait avec admiration toutes ces existences si différentes, mais qui pourtant se rejoignaient comme en une seule. Cependant, ce qui peut paraître fascinant au premier abord peut facilement provoquer une profonde lassitude par la suite…
 
Durant cette période qui nous conduisait au cœur de la morte saison, il ne se produisit aucun événement qui mériterait que l’on s’y attarde, si ce n’est peut-être que le jeune homme commençait à s’user intérieurement… Et malgré le tourment qui progressivement se dessinait sur son visage, Théodore maintenait son attitude distante, il restait de marbre, froid comme l’hiver lui-même.
Jimmy nourrissait un malaise croissant, il s’interrogeait de plus en plus fréquemment sur les véritables raisons de sa présence en ce lieu. Sournoisement, le doute commençait à s’insinuer en lui. Un matin, son mal de vivre devint si intense qu’il décida de partir.
Aussi, fidèle à la promesse qu’il avait faite au vieil homme de ne jamais s’enfuir sur un coup de tête, il se rendit auprès de lui afin de l’informer de son intention… Contre toute attente, celui-ci ne réagit pas. Il se contenta de lui demander après quelques secondes de silence :
— Tu es sûr de vouloir nous quitter ? 
— Oui, oui ! Je n’en peux plus de rester ici ! Il faut que je m’en aille ! 
— Bon… eh bien, c’est comme tu veux… 
Peut-être un peu déçu par cette réponse, le garçon se prépara pour le départ. Probablement s’attendait-il à ce que Théodore essaye de le retenir en lui disant :
« Mais reste donc avec nous, nous t’aimons… »
Ce ne fut pas le cas ! Un peu désappointé il alla saluer ceux dont il était le plus proche, particulièrement Igor et Mathias. Sans plus de façon, ils lui transmirent les meilleurs vœux de bonheur, tout en ajoutant qu’il serait toujours le bienvenu. Il franchit donc la porte du village et se retrouva à l’extérieur dans le froid glacial de ce matin d’hiver, un sac de vivres et de vêtements sur le dos. Il n’avait pas imaginé que les choses se dérouleraient ainsi et jusqu’au dernier moment, il avait cru qu’on lui conseillerait de réfléchir, mais rien n’était venu.
 
Bientôt, Jimmy fut loin du village, un peu comme s’il était en train de rêver, un peu à côté de lui-même. Le froid crispait ses doigts et engourdissait son corps. À cela s’ajoutait le malaise de se retrouver seul, dans un sentiment d’abandon. Sous cette pression que la nature exerçait sur lui, il se demanda s’il ne faisait pas fausse route et si son comportement actuel n’était pas motivé par son angoisse elle-même. Ce questionnement provoqua une sorte de flottement, d’hésitation, une partie de lui-même lui disait de continuer... mais son corps lui apparut comme vidé de sa substance, l’énergie lui manquait et son être refusait en quelque sorte de coopérer. Aussi resta-t-il là, sur place, un peu hébété, divisé en lui-même.
Il laissa le temps s’écouler ainsi et un peu plus tard, progressivement, la paix revint… Il ne comprit pas si cela était dû à l’influence de la nature ou au recul qu’il prenait sur son propre désarroi, mais il lâcha prise… Il sentit que tout son être se détendait. Il vit alors son erreur avec certitude : il s’était laissé emporter par son malaise. Sa place, pour l’instant, se trouvait dans ce groupe, parmi ces gens qui au fil du temps devenaient ses amis. Nul autre chemin ne se présentait réellement devant lui. Il se leva et revint sur ses pas, un peu honteux mais le cœur plus léger, comme un enfant qui retourne dans les bras de sa mère après avoir fait une bêtise.        
Théodore, à l’entrée du village, regardait le jeune homme s’approcher, tête baissée, avançant vers lui à petits pas. Il comprenait sa souffrance et ne voulant pas l’accabler, il lui dit gentiment :
— Alors, as-tu trouvé ton chemin ? Il est vrai que cette voie que tu suis est difficile et pleine d’embûches. Viens ! Allons boire quelque chose.  
Soulagé qu’il n’ait pas fait plus de cas de ce retour, il le suivit… Ils traversèrent la place principale puis entrèrent dans la maison du vieil homme. Celui-ci l’invita à s’asseoir puis alla préparer une tisane. Tout en se réchauffant du mieux qu’il pouvait, Jimmy contempla cet intérieur avec les tentures suspendues le long des murs, le feu de cheminée qui crépitait dans le fond ; cette atmosphère, animant en lui une impression de chaleur et de sécurité, l’incita à se détendre.
Son hôte rapporta deux bols fumants, vint s’asseoir en face de lui et le regarda avec douceur. Un sentiment de paix l’envahit… Oubliant alors cette froideur passée de Théodore qu’il ne comprenait pas, Jimmy ouvrit et observa le visage de son hôte. Tellement changeant, il pouvait exprimer le plus grand des amours comme la plus grande des indifférences, absent de tout polissage, comme l’océan, tour à tour être merveilleux ou impitoyable. Mais pour l’heure, renonçant à saisir ce qui lui échappait, Jimmy voyait avec soulagement que c’était la compassion qui dominait, qui emplissait et suintait de chacune de ses expressions. Il se sentit alors accepté, aimé, jusqu’au fond de lui-même par un pouvoir qui semblait même englober ses propres manques. À cet instant-là, il comprit ce que signifiait l’amour inconditionnel… expression connue, bien sûr, mais qui jusque-là, n’avait pas trouvée d’écho dans sa conscience. Il voulut s’exprimer à partir de cette paix qu’il ressentait, mais les mots ne parvinrent pas à sortir de sa bouche ; ce silence, présence qui l’imprégnait, rendait toute motivation impuissante.
Théodore prit la parole :
— Tu as toujours le choix. Tu peux obéir à ce qui est profond en toi, ton être véritable, ou bien suivre tes impulsions superficielles, issues de tes propres peurs, de ta croyance dans le fait d’être séparé du grand tout. D’une certaine manière, en venant ici, tu as déjà choisi l’ouverture à ta propre source. Au fur et à mesure que ta conscience devient plus large, tu es amené à lâcher de vieux schémas, de vieux conditionnements et cela se traduit souvent par des déprimes ou des malaises… C’est la raison pour laquelle, cette voie qui nous ramène à notre source est pratiquement impossible à suivre sans accompagnement, sans les conseils et le regard d’une personne qui l’a déjà parcourue… Tu n’es pas seul ici ! Nous sommes tous avec toi ! Tous, nous avons déjà suivi ce chemin ! 
Après quelques instants de réflexion, le garçon demanda :
— Celui qui le voudrait, ne pourrait-il pas le parcourir tout seul ? 
— Peut-être, mais à ce moment-là, il serait souhaitable qu’il s’interroge ainsi : “Qui veut en moi ? Est-ce l’ego qui trouve ainsi un moyen pour maintenir son territoire ? Ou alors est-ce la véritable conscience, la source ?”
En réalité, les guides viennent à nous parce que nous les créons par notre propre désir de libération… Car tant que nous sommes asservis, nous ne percevons pas toujours clairement les impulsions profondes de notre conscience. 
— Je comprends. Mais ne risquons-nous pas de provoquer une dépendance avec ceux qui nous guident ? 
— Non ! Pas s’il s’agit d’un guide authentique, car si tel est le cas il n’y a pas en lui l’idée du deux. Il n’est pas enfermé par le mirage de la division. Quand il enseigne, en réalité, c’est la Vie elle-même qui transmet. Il n’est plus habité par la croyance d’être une personne séparée des autres. L’unité domine. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’il ne fait rien, les choses se font à travers lui. 
Et tandis que Théodore continuait à parler, le garçon se sentit alors accablé par une très grande fatigue. Tous les repères, qui jusque-là avaient soutenu sa vie, se désagrégeaient. La présence calme et inébranlable de cet homme remuait tout son être, il ne savait plus quelle contenance se donner... ; et toujours, sur lui, ce regard…
Après quelques instants de silence, le vieillard reprit :
— Ta vie s’organise en fonction de ce que tu veux Jimmy, ou plutôt de ce que désire le niveau le plus profond de toi. La force de vie se donne les moyens pour que ta volonté de vivre ce que tu es réellement se réalise. Autrement dit, les circonstances extérieures de ta vie sont le moyen que ton âme utilise pour pouvoir se révéler à toi. 
Sans doute désireux de changer de sujet, Théodore lui demanda :
— Qu’est-ce que tu as fui Jimmy ? Pourquoi es-tu parti de chez toi ? Pourquoi as-tu quitté ta maison ? 
Les yeux ronds, le garçon regarda celui qui d’un seul coup s’insinuait dans ce qui était le plus à vif au fond de lui. Ces paroles, bien qu’agissant comme un courant de bienveillance, ranimèrent pourtant ses souffrances refoulées. Elles remontèrent alors dans son être et envahirent tout son corps. Son regard se voila, sa gorge se noua et malgré tous les efforts qu’il déploya pour maîtriser son trouble, les larmes se mirent à couler le long de ses joues. C’était comme un torrent qu’il aurait trop longtemps retenu et qui, tout à coup, venait d’ouvrir une brèche…
La parole apaisante du vieillard le rassura :
— N’aie pas de gêne, laisse s’ouvrir, laisse fondre, sois toi-même, il n’y a pas de honte à laisser s’exprimer les émotions ! 
Après quelques instants de sanglots, le flot de larmes s’étant tari, éludant la question de Théodore, Jimmy exprima sa détresse :
— Je ne comprends pas ! Durant des mois, tu m’as laissé sans explication quant à la manière de méditer, ni même donné d’enseignements spirituels. Pourtant, juste après mon arrivée, tu m’as beaucoup transmis ! Je suis venu ici pour ça, tu le sais bien ! N’es-tu pas intarissable à ce sujet ? 
— C’est bien que tu t’exprimes franchement, mais pour répondre à ta question, je ne t’ai rien dit de plus, car je n’en ai pas ressenti la nécessité. 
— N’est-il pas naturel que l’on me renseigne spontanément sur tout ce que je pourrais avoir besoin de savoir ? 
— Ce n’est que lorsqu’une personne demande avec insistance à le recevoir que l’enseignement de la vie peut lui être donné. C’est ainsi qu’elle montre qu’elle est prête. Elle reçoit en fonction de ce qu’elle demande, jamais davantage ! 
L’expression du visage plus grave, le vieillard reprit :
— Souviens-toi Jimmy, pour recevoir ces enseignements-là une très grande humilité est indispensable. Si tu ne viens pas de par toi-même, c’est qu’il y a quelque chose qui résiste en toi. Cela peut être une fierté, un sentiment d’indépendance ou même encore autre chose. Souviens-toi que ce sont toujours les rivières qui descendent vers la mer, jamais l’inverse ! Si une personne se sent bien dans son enfermement, pourquoi faudrait-il l’en faire sortir ?
Silencieux, Jimmy baissait la tête, il était dans la confusion la plus totale. Après quelques instants, il profita de cette proximité avec le vieil homme pour faire surgir une question qui le tenait particulièrement à cœur, il demanda :
— J’ai entendu parler de l’enseignement suprême, pourrais-tu m’expliquer ce dont il s’agit ? 
Surpris, le vieillard le dévisagea durant quelques instants. Son regard n’exprimait plus la douceur, il se leva et marmonna :
— Humm... l’enseignement suprême… 
Jimmy continua à le suivre du regard. Visiblement l’autre ne savait que répondre.
Après un moment de silence, Théodore s’exclama :
— Tout ça, c’est bien beau, mais j’ai besoin de prendre l’air maintenant, j’ai envie de profiter des dernières lueurs du jour. Je crois que je vais aller sur le bord du lac, voir s’il n’y a pas quelques poissons qui frétillent. 
Étonné par cette façon un peu brutale de clore l’entretien, le garçon se leva, salua le vieil homme et sortit de la pièce. Quelques instants plus tard, il le vit qui s’éloignait en direction du plan d’eau…
 
 
Par Jean-Yves - Publié dans : Roman: La naissance de Jimmy- deuxième partie
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